MÉMOIRES

18,90 euros - 176 pages

Parution le 18/10/2012

ISBN 978-2-35887-042-9

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

Né voyou

René NIVOIS , Jérôme PIERRAT

Jérôme Pierrat est parti à la rencontre de René Nivois, l’homme qui a régné sur le milieu lyonnais des années 1980 à nos jours, de la fin du gang des Lyonnais à l’explosion de l’importation du haschisch marocain et qui vit aujourd’hui en Espagne.

Le gang des Lyonnais sous les verrous, deux équipes, au début alliées, vont se partager le terrain. La première se rassemble autour de Raymond Vaccarizi et se livre au contrôle des trottoirs, à des braquages de banques, au racket, et trouve parfois refuge en Espagne. C’est là que le truand sera arrêté en 1983. Le 14 juillet 1984, il est abattu dans sa cellule de la prison Modelo de Barcelone par un sniper posté sur le toit d’un immeuble, de l’autre côté de la rue. Deux balles en pleine tête alors qu’il s’était mis à la fenêtre de sa cellule. En 1985, le lyonnais René Nivois est arrêté en Espagne avec quelques membres de son équipe et soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat. Le tireur l’a dénoncé à la PJ lyonnaise.

Né en 1949 et élevé à Bron, Nivois est connu de longue date : fiché au grand banditisme, régulièrement incarcéré, il possède déjà un lourd passé de braqueur : à quinnze ans, il passe sa première nuit en prison... au quartier des condamnés à mort de la prison d’Avignon. Il est soupçonné d'être mêlé à l'assassinat d'un des membres du gang des Lyonnais, Georges Manoukian. C’est aussi l’ami de toujours de Raymond Vaccarizi... Acquitté par la cour suprême de Madrid pour le meurtre de Vaccarizi, René Nivois se retire en Espagne au début des année 1990, où il fait partie des premiers à se lancer dans le trafic de haschisch avec le Maroc, et ce, sur une grande échelle. Il fournit des centaines de kilos dans le Sud de la France. Mais début 2000, il est écroué avec cinq complices.

MÉMOIRES

18,90 euros - 176 pages

Parution le 18/10/2012

ISBN 978-2-35887-042-9

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Les Auteurs

René NIVOIS

René NIVOIS

René Nivois, figure du bandistisme lyonnais, inventeur du go-fast, a contribué au développement du trafic de cannabis en France. Il vit aujourd'hui retiré en Espagne.

Jérôme PIERRAT

Jérôme PIERRAT

Né en 1971, historien de formation, Jérôme Pierrat est journaliste d'investigation spécialisé dans le grand banditisme et écrivain. Il est également le rédacteur en chef de la revueTatouage magazine.

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« Né voyou », pourquoi ?

 

Oui pourquoi, on devrait plutôt dire : né coupable… Et même coupable avant d’être né. Je vais t’expliquer, mais avant, laisse-moi te raconter un souvenir de minot. Le soir, il y avait souvent du monde chez moi, et lorsqu’il était l’heure de monter se coucher, je me planquais dans l’escalier, et je restais un peu écouter ce que racontaient mes parents aux adultes qui étaient à la maison. Je me souviens bien de ma mère parler de moi en disant « Lui », comme si j’étais un peu spécial. C’est vrai que j’étais son préféré. Elle excusait tous mes écarts : « C’est pas de sa faute s’il est comme ça, nerveux et turbulent. Il a pris toutes les forces à sa sœur, et c’est elle qui est morte. » Ça, je l’ai entendu pendant des années.

L’histoire en fait c’est que j’étais jumeau avec une petite fille. Les médecins avaient prévenu ma mère : dans les cas de grossesses de jumeaux, s’il y a des problèmes, c’est souvent le garçon qui meurt et la petite fille qui survit. Mais là non : je me suis développé dans le ventre de ma mère, et j’ai piqué les forces de cette sœur que je n’ai jamais connue. Voilà. Gamin j’avais l’impression d’avoir été une sorte d’assassin avant même de naître ! Mais jamais ma mère et encore moins mon père ne m’en ont parlé. Personne ne m’a dit « viens, je vais t’expliquer, tu avais une petite sœur et elle n’a pas survécu ». On ne me l’a jamais raconté. On ne disait jamais rien dans ma famille, on ne parlait pas de ces sujets-là. Encore moins de « je t’aime » ou de mots comme ça. Pour te dire, la seule fois où j’ai dit « je t’aime » à ma mère, elle était déjà dans son cercueil. Il a fallu que j’attende qu’elle soit morte pour lui dire ça.

 

 

Où as-tu grandi ?

 

Nous habitions dans la banlieue est de Lyon, à Bron, mais je suis né en 1948 en Tunisie, comme deux de mes trois frères et mes deux sœurs. Mon père était orphelin, il était de l’assistance publique. C’est au moment du service militaire qu’il a été envoyé en Tunisie. Ça lui a plu, alors il y est resté et il est devenu gendarme mobile. Il a connu ma mère à Tunis. Son grand-père était d’origine sicilienne. Elle était issue d’une famille de douze enfants et ils sont presque tous devenus condés, des policiers quoi.

Mon père lui a été viré de la gendarmerie à cause de son alcoolisme. Mes oncles m’ont raconté qu’il faisait n’importe quoi quand il avait un coup dans le nez : il se baladait seul dans les quartiers arabes complètement bourré.

Il s’est retrouvé sans boulot et a donc décidé de rentrer en France en 1951. Lorsque nous sommes arrivés à Marseille, j’avais trois ans. Mon père avait gardé son calibre de service, il l’a vendu et avec l’argent, nous sommes montés à Bron nous installer dans une petite maison pour pauvre. Là, mon père a d’abord bossé dans une entreprise de travaux publics, puis dans une fonderie. Il n’était pas méchant, mais on avait peur de lui quand il avait bu… Quand j’étais tout gamin, il faisait des trucs bizarres : il rentrait à la maison avec des oiseaux morts dans ses poches. D’autres fois, il arrachait les fiches de pointage de ses collègues à l’entrée de l’usine et il les ramenait chez nous. Il est mort en 1966, il avait cinquante-quatre ans. J’en avais dix-huit. Ce jour-là, je suis arrivé au volant de ma Chevrolet Rambler et en m’approchant du pavillon de mes parents, j’ai vu ma mère en noir sur le perron. Là, je me suis dit « Ça y est… ». Là, malgré tout ce qu’il lui avait fait subir, j’ai réalisé comme ma mère l’aimait.

 

 

Ça se passait comment chez toi ?

 

T’as compris que l’éducation, c’était pas ça… Tu le croiras si tu voudras mais je me suis brossé les dents la première fois qu’il a fallu embrasser les filles. Il y avait une ou deux brosses à dents pour toute la famille à la maison. On n’avait pas de douche, on se lavait une fois par semaine dans une bassine. La salle de bains avait été transformée pour faire une chambre. Ma chambre. Et encore, je l’avais récupérée lorsque mon frère aîné est parti. Jusque-là, je dormais avec mes quatre autres frères et sœurs. Mon père avait coupé le tuyau en plomb et enlevé la baignoire. Mes parents eux dormaient à côté. La nuit, j’ouvrais la porte, et je rampais pour aller piquer une pièce ou deux dans le porte-monnaie de ma mère. Je ne me suis jamais fait crever ! Je piquais un peu de sous parce qu’on n’avait rien. De ma vie, je n’ai jamais eu un jouet. Les seuls cadeaux qu’on recevait, c’était une connerie à Noël et les cadeaux du comité d’entreprise des usines où mon père bossait.

Mais surtout, j’étais à moitié déphasé, je savais rien sur rien. Quand la télévision est arrivée, on allait des fois la voir chez des voisins. Si des amoureux s’embrassaient à l’écran, on me disait de baisser les yeux. Mais bien sûr, la première fois, tu les baisses, et puis la deuxième, tu jettes un coup d’œil… Mais je ne savais rien de tout ça. On ne posait pas de questions. Pour te dire, la première fois que je me suis branlé, j’avais quinze ans… Jusque-là, je croyais que c’était réservé aux pédés. À l’époque, j’ai travaillé six mois dans une usine de pantoufles. Il y avait deux autres gamins de mon âge avec qui j’étais copain. Un jour, alors qu’on discutait à la pause, l’un des deux a raconté comment il avait pris son pied en se branlant la nuit d’avant. L’autre a ajouté que lui aussi s’était pignolé. Je les ai regardés de travers en me disant « merde, c’est des pédés ceux-là ? » J’étais choqué, alors je leur en ai parlé :

- T’as dit quoi ! Que tu t’étais branlé ?

- Et alors ?

- Ben alors, t’es un pédé ?

Ils se sont mis à me regarder bizarrement et à se marrer. Alors ils m’ont expliqué que ça n’avait rien à voir. Putain j’ai réalisé quel taré j’étais ! Puisque c’était pas réservé aux pédés, dans la minute j’ai filé aux chiottes de l’usine pour m’astiquer.

 

 

Quand as-tu fait tes premiers pas dans la délinquance ?

 

Pour ça, j’étais pas en retard : j’ai fait mes premières conneries à l’école, vers l’âge de six ans. Je faisais surtout les vestiaires du gymnase : je piquais dans les poches. Et puis, une fois, j’ai volé tout l’argent du mois de la cantine. À l’heure de l’étude, je proposais à l’institutrice de passer le chiffon sur le tableau noir pendant qu’elle sortait les autres enfants. J’avais déjà repéré où elle planquait le fric. D’habitude, je ne prenais que quelques pièces. Cette fois-là, je suis tombé sur une fortune pour l’époque. Je n’ai pas pu résister, j’ai tout raflé et tout planqué dans mon cartable. Le temps d’aller déjeuner, je rentrais à la maison parce qu’on habitait juste en face de l’école.

L’après-midi, c’est la seule fois de ma vie où j’étais pressé de revenir à l’école, de peur qu’on me vole la monnaie. Mais quand j’ai regardé, il n’y avait plus rien… En fait, j’avais très vite été suspecté, et la maîtresse et le directeur avaient fouillé mon cartable. Paniqué, j’ai tout de suite levé la main et j’ai expliqué ce qui m’était arrivé : on m’avait piqué de l’argent dans mon cartable. La maîtresse m’a dit qu’elle était au courant et m’a demandé de la suivre chez le directeur. Là, il a commencé à me cuisiner : « On est surpris que tu aies autant d’argent. »

J’ai expliqué que c’était un oncle qui me l’avait donné. Le problème, c’est qu’ils ont été chercher ma mère, de l’autre côté de la rue. Malheureusement, elle leur a tout de suite dit que j’avais inventé cette histoire d’oncle généreux. Alors le directeur, la maîtresse, ma mère m’ont demandé d’avouer. Je n’ai pas dit un mot et je me suis fait renvoyer de l’école avec l’autorisation de revenir uniquement si j’avouais. En rentrant à la maison, ma mère m’a menacé, elle m’a dit que ça allait chauffer pour moi au retour de mon père, qu’il fallait que j’avoue pour que je puisse réintégrer ma classe. Finalement, j’ai fini par reconnaître, et ma mère m’a ramené en leur annonçant que nous allions rembourser l’école. Je me suis alors dit que plus jamais je ne reconnaîtrai quoi que ce soit dans ma vie. Et c’est ce que j’ai fait : jamais rien avouer ! C’est la règle. J’avais dix ans.

Trois ans après, j’arrêtais l’école, juste avant de passer le certificat. J’étais un cancre, ça ne me plaisait pas. J’ai trouvé un apprentissage en polissage à côté de chez moi. Je n’y suis pas resté longtemps et j’ai enchaîné les places : vitrier, manutentionnaire à Villeurbanne. Mais ce que je gagnais ne payait même pas l’autobus pour aller bosser ! Ma mère était pourtant fière : son fils travaillait ! Quand j’ai compris ça, je me suis dit que je ne pourrais pas y arriver.

Et j’ai fait le voyou.

À treize ans j’ai commencé à voler des voitures puis à faire des petits casses. J’avais toujours plusieurs voitures volées garées derrière chez moi. À l’époque, il n’y avait pas de contrôles sur les routes. Nous ne partions pas en vacances, alors je piquais les voitures pour aller nous baigner. Mais les jeunes avec lesquels je volais n’étaient pas des voyous. Ils m’ont tous balancé dés qu’ils ont été arrêtés. Entre-temps, j’avais tiré une 4L, avec mon pote Jean-Paul. Je l’avais connu tout gamin. Il avait un an de plus que moi. Il était d’une famille encore plus pauvre que nous : il venait chez nous demander du pain dur, il prétendait qu’ils le préféraient comme ça. On avait un copain plus âgé que nous qui faisait le taxi. Il était très con. Ce mec nous amenait à droite à gauche, mais il nous demandait de lui trouver de l’essence. Alors, avec lui et Jean-Paul, on avait tiré cette 4L. On l’avait mise derrière chez nous et on avait commencé à la siphonner. Ce connard voulait regarder si ça coulait bien et a approché un briquet. Avec les vapeurs d’essence, il a mis le feu à la voiture. On s’est sauvé et on a attendu dans un bar à côté. On a vu les flics arriver. On a joué les badauds qui venaient voir l’incendie. Un gendarme nous a demandé de ne pas approcher : je lui ai répondu qu’il y avait peut-être quelqu’un dans la voiture… j’étais mariole.

Mais peu de temps après donc, les autres gamins du coin qui s’étaient fait sauter avec une voiture que j’avais piquée nous ont balancés tous les trois pour les autres vols. Les gendarmes étaient malins, au taré, ils lui ont dit :

- C’est toi qui as brûlé la 4L ?

- Non, c’est Nivois !

Il m’accusait ce salaud, mais au passage, il s’était baisé tout seul : il avait avoué qu’il était au courant du vol et donc qu’il était dans le coup.

Quand j’ai su qu’il nous avait balancés, je n’ai plus voulu l’amener sur nos coups. Il me jurait qu’il s’était fait niquer par les flics mais qu’il ne le ferait plus… on l’a repris avec nous, et il a recommencé !

Mais c’est à cause de cette fameuse 4L brûlée que ma mère a commencé à travailler dans un hôpital, pour la rembourser…

 

 

C’était comment Bron à l’époque ? Une pépinière de voyous ?

 

Le seul petit voyou c’était moi. Les autres, ils étaient à Decines, Villeurbanne, des banlieues qui avaient la côte à l’époque.

Ma mère me disait toujours que c’était la faute de mes fréquentations. Mais en fait, les jeunes du quartier c’est moi qui les entraînais. Je faisais même chier les flics. Quand je voyais un de leur vélo appuyé contre le mur de notre maison je les engueulais !

Un jour j’avais une voiture mal garée dans la rue et une autre volée dans le garage de la maison. J’entends frapper sur la porte du garage : un condé. Je sors et je commence à gueuler : faudrait voir à pas esquinter la porte du garage avec vos coups de pieds !

J’avais la rage depuis que j’avais vu mon père menotté dans un car de police. Il avait causé un accident de voiture et ils l’avaient ramené à la maison.

 

 

Et tes frères ?

 

Ils ont tous été en prison. Mais c’étaient pas des voyous. L’aîné, qui a travaillé toute sa vie, y est allé pour une connerie d’histoire de cul. Il avait vingt ans. Et Marcel, c’est aussi un travailleur, mais quand il a vu que je gagnais plein de fric comme julot, il m’a imité. C’est comme ça qu’il est tombé.

 

 

Toi, il y avait longtemps que tu avais choisi de faire carrière…

 

Depuis mes six ans je n’avais plus arrêté les conneries et à quinze ans… j’étais déjà en prison. Je me souviens encore de la date de l’arrestation et de mon entrée en cellule, le 4 mars 1964.

J’avais décidé de fuguer avec Michelle, ma petite copine de l’époque qui deviendra ma femme. On s’était tous les deux engueuler avec nos parents. On avait quinze ans, et avec un ami de dix-huit, on est partis sur la Côte. Mais arrivés à Avignon, on avait plus d’essence. Alors j’ai décidé de voler une autre voiture. On tournait vers les remparts et on cherchait des 4L dans les petites rues, tout en passant plusieurs fois devant le commissariat. À force, je me suis dit, on va rentrer dedans : ça n’a pas loupé ! Un mec avec une Peugeot 403 nous a doublés et a grillé un feu. Et, un peu après, on a entendu les condés qui arrivaient derrière. Le mec avait fait un braquage, ce qu’on ne savait pas, et on s’est demandé si c’était pas pour nous. Je me suis dit qu’il fallait qu’on se cache, alors je suis rentré dans un parking souterrain tous feux éteints. Mais les feux stop m’ont trahi. Ils se sont allumés dans la descente. Les flics qui nous avaient vus nous engouffrer dans le parking ont trouvé ça louche, et ont pensé qu’ils avaient affaire aux casseurs…

J’avais garé la voiture et on s’était couchés dedans. Tu parles, deux minutes après, j’ai entendu des pas qui se rapprochaient, et quelqu’un qui tapait au carreau. Je me suis redressé, et j’ai vu un condé. J’ai ouvert la vitre, il m’a demandé les papiers, et bien sûr, on s’est fait serrer. Ils ont installé mon pote et ma nana à l’arrière de leur voiture et moi, ils m’ont mis dans le coffre, à la place habituelle de leur chien policier. Je me souviens encore de l’odeur.

Après un passage par le commissariat, on a été présentés devant le juge qui nous a envoyés direct à la prison d’Avignon. Ma gonzesse, ils l’ont mise chez les femmes, et moi j’ai atterri dans une cellule isolée au rez-de-chaussée : après la porte, il y avait encore une sorte de sas avec des barreaux. À l’intérieur, des chiottes à la turque, et à la fenêtre, en plus des barreaux, un grillage. Le tabouret et le lit étaient scellés au sol, et une table encastrée dans le mur. Je me suis dit : « Putain, la prison, c’est pas du cinéma ! ».

En fait, c’était l’une des trois cellules réservées aux condamnés à mort, mais je ne l’ai su que le lendemain. Ils auraient dû me mettre en cellule d’arrivant pour mineur, mais elles étaient en réfection. À quinze ans, je peux te dire que cette nuit m’a remis à ma place.

Le matin, ils m’ont finalement monté chez les mineurs.

En arrivant, les autres m’ont gentiment bizuté : ils m’ont dit que la coutume voulait que je monte à la fenêtre de ma cellule et que je balance les assiettes, les couverts et le gobelet qu’on m’avait remis. Et moi comme un couillon, je l’ai fait ! Ils se sont bien foutus de moi ! Des mômes.

C’était mieux que chez les condamnés à mort, mais j’ai vraiment pris le trac. J’étais seul en cellule. Une paillasse pour dormir, et c’en était vraiment une. Une couverture remplie de paille que tu rangeais dans la journée. Et pas de toilettes, seulement un broc.

 

 

Ça ne t’a pas calmé ?

 

J’y suis resté vingt jours, et si on m’avait relâché à ce moment, je ne suis pas sûr que j’aurais récidivé…

Je pense qu’il faudrait faire peur aux primaires en les mettant dans une prison très dure pendant quinze jours. C’est tout. Un gamin aujourd’hui, il retrouve tous les potes de son quartier dans la prison… Ils y sont parfois mieux que chez eux. Si tu les mets tout seul deux semaines, ils vont pleurer leur mère comme moi j’ai fait et ça leur donnera à réfléchir.

Moi, après mes vingt jours, comme j’avais déjà eu du sursis pour une histoire de vol de voiture, ils m’ont transféré aux mineurs à Saint-Paul, à Lyon, où j’ai passé quatre mois de plus.

Là, on était trois par cellule, avec que des jeunes de la banlieue lyonnaise, ça a tout de suite été mieux ! Il y avait la radio, et trois lits avec des couvertures. Bon, on avait qu’une tinette pour trois, on chiait dedans, il fallait la garder toute la journée, ça sentait la merde et elle était vidée le lendemain matin. Et on n’avait qu’une seule douche par semaine, pas d’eau courante, et un broc pour trois.

Mais par rapport à Avignon où l’on n’avait rien, je me suis dit : « C’est ça finalement la prison ? On est bien ! ». Et je me suis constitué une deuxième famille. C’est ce dont j’avais besoin : avoir des potes, de l’affection. Je me suis recréé une vie. C’est ça le problème : après tu n’en sors plus de tout ça. Tandis que si le mec on le met dans une belle merde, qu’on crée un choc, et bien il ne reviendra peut-être jamais plus. S’il n’y a pas de choc, rien ne se passe. Je l’ai vécu, je peux en parler ! Quand tu rentres dans ton quartier avec des « Moi, j’étais en prison », c’est fini : tu es le caïd. Tu fais le beau, tu as les gonzesses…

Moi, un mois après ma sortie j’étais de retour à Saint-Paul.

Et je suis repassé en jugement.

Au début du procès, le juge m’a regardé et m’a dit :

- Faites voir vos poignets !

Pendant ma première incarcération à Avignon, j’avais écrit une lettre à la juge pour demander la liberté provisoire. Comme je n’avais pas d’avocat, un pote me l’avait un peu dictée : je disais que je voulais à tout prix sortir et que je mettais mes deux mains à couper que je ne reviendrai jamais en prison.

La présidente avait gardé la lettre.

Là j’ai pris deux ans avec mise à l’épreuve. Ensuite, je n’ai jamais passé un an dehors jusqu’à l’âge de trente-deux ans. Mon record en liberté, c’est onze mois.

Je suis resté dehors un mois, un autre mois, puis six mois, dix mois, entrecoupé de trente mois de prison, vingt-quatre mois, six mois, sept ans etc.

Au total, j’ai fait vingt-quatre ans de prison : dix-neuf en France et le reste en Espagne.

 

 

Chez les mineurs, vous entendiez parler des gros voyous lyonnais ?

 

En prison, bien sûr qu’on entendait parler des noms ronflants, de leurs « exploits ». Devenir voyou, c’était mon fantasme ; Je me voyais tueur à gages. Je ne l’ai jamais fait. Enfin pas directement…

Mais à l’époque, je pensais ça froidement. Alors que soit dit en passant quand j’ai dû prendre certaines décisions, ça m’a bien fait chier. J’y pensais, quand même. Mais dans ce milieu, j’ai vu des gens tirer sur des mecs comme s’ils allumaient des boîtes de conserve : je l’ai vu ça.

Le mot milieu ça me fait rigoler maintenant, mais pas à quinze ans. Mais si j’avais su ce que c’était, je n’aurais peut-être pas fait le voyou. Je croyais en l’amitié, l’honneur et toutes ces conneries. Mais ça, c’est pour les gens de l’extérieur.

Ah, il y avait quand même des règles, simples. Ne pas s’attaquer aux faibles : aux ouvriers, aux vieux etc. Et si tu passais chez les condés ? Il fallait fermer ta gueule. Ça leur plaisait pas bien sûr mais ils avaient plus de respect pour toi que pour toutes les canailles qui balançaient leurs copains. Avec les flics, je n’ai jamais eu de problème. Sauf une fois, quand j’avais quinze ans. Au commissariat, je m’étais accroché avec un condé et je lui ai proposé d’aller s’expliquer en bas, dans la rue… Je me suis pris une grande tarte dans la gueule !

 

En sortant de ma deuxième peine, j’ai vainement tenté de redresser la barre. Un soir, avec deux potes de mon quartier, on buvait des canons et on décide de s’engager dans les troupes d’Outre-mer. On avait dix-sept ans. Je voulais faire carrière, j’avais deux ans avec sursis.

On a tenu parole mais manque de pot, aux trois jours, ils m’ont viré.

Comme on avait l’âge du service, ils nous avaient juste fait devancer l’appel et convoqués avec les futurs bidasses.

Le psychiatre m’a demandé si j’étais déjà allé en prison.

- Non, non…

Quel con, il avait mon dossier. Du coup, en plus d’être récidiviste, j’étais menteur.

Je ne me suis pas démonté, je lui ai dit que je voulais être chef, commander.

Il a coupé court : je n’avais pas l’instruction nécessaire. Et il a enchaîné :

- Vu votre dossier… Bon, vous avez de l’albumine, je vais vous réformer.

Il m’a déclaré P4, inapte quoi. L’un des rares mecs qui voulaient s’engager !

Les autres étaient dégoûtés. Ils avaient fait tout un tas de cinoche mais ils étaient bons pour le service. Moi, je m’étais un peu fait remarquer mais sans le faire exprès. Je m’étais endormi dans les escaliers, deux, trois trucs comme ça…

Quand je suis rentré, ma mère a fait la gueule, elle espérait que l’armée allait me redresser. Elle n’arrêtait pas de répéter : « ils se sont sûrement trompés ! »

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