RÉCIT

20,90 euros - 224 pages

Parution le 24/10/2013

ISBN 978-2-35887-067-2

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

La Bonne Vie

Roman du milieu

Jean GALTIER-BOISSIÈRE

Ce récit dépeint avec une sombre truculence, parfois sordide et toujours juste, la vie au sein des maisons closes où le bourgeois vient étancher sa soif de plaisirs interdits, ces temples dédiés à l’amour à la française où l’on se presse du monde entier pour goûter au raffinement du Paris des années folles. Mais loin de glorifier le folklore de cette autre “belle” époque après la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, Jean Galtier-Boissière, l’un des grands journalistes polémistes de l’après-guerre, nous fait découvrir l’envers du décor.

La Bonne Vie, c’est le récit du quotidien de trois “macs”, représentant bien le milieu de l’époque. Il y a là Ptit Louis, ancien condamné militaire aux Bats d’Af, petit proxénète qui a jeté son dévolu sur deux jeunes sœurs fraîchement débarquées de leur Bretagne natale. Il a tout prévu : le train jusqu’à Bordeaux avec un complice — on ne sait jamais, les gamines pourraient se rebeller —... et après l’embarquement pour les Amériques : elles ont gobé l’histoire de la tournée de music-hall et ne se doutent pas qu’elles ont été vendues à un bordelier de Buenos Aires. On découvre aussi Eugène Fouat, dit “Gras du genou”, le commerçant spécialisé en femmes, qui va s’associer avec Sarah, l’ex-prostituée, pour constituer un empire dans le Paris de l’entre-deux-guerres. On croise aussi Joseph Mourron dont une prostituée s’est amouraché : il a de la chance, c’est une travailleuse “un bon bifteck”, il n’a pas besoin d’aller à l’usine. 

Écrit sous forme de récit, il dépeint une réalité quelque peu occultée par les romans policiers, le cinéma, la presse... toute la production de cette mythologie du milieu, des voyous et de Paris, capitale du plaisir et des amours. Tout ceci n’est en fait qu’une industrie du sexe, pour laquelle travaille un peuple de femmes et d’enfants, sous la coupe réglée des “beaux-mecs” — des proxénètes sans scrupules — et encadrée par la République qui maintient ordre et santé publique en fermant les yeux sur la violence au sein de ces maisons. 

RÉCIT

20,90 euros - 224 pages

Parution le 24/10/2013

ISBN 978-2-35887-067-2

COLLECTION
DOCUMENTS

L' Auteur

Jean GALTIER-BOISSIÈRE

Jean GALTIER-BOISSIÈRE

Né en 1891, Jean Galtier-Boissière est issu de la bourgeoisie protestante parisienne. Il créa dans les tranchées un journal, Le Crapouillot, d’orientation anarcho-pacifiste, qui devint un journal majeur de l'après-guerre. Pacifiste et homme de gauche, il collabora à un fameux autre journal, le Canard enchaîné. Il est mort en 1966.

FERMER

I

 

- Qui c’est qui monte sur les cochons ?

- Moi, moi, moi ! répondent en chœur Nénette, Sarah et Adèle, dite Carmen.

La fête du Trône bat son plein. Sur la place, dix manèges de cochons, de vaches, d’aéroplanes, de papillons monstrueux, tournoient et tanguent aux accents tonitruants de dix orgues mécaniques ; la bouche en grenouille de jeu de tonneau, vingt bonimenteurs croassent ; au tir franco-boer, noir et grenat, les coups de feu pétaradent, pulvérisant les pipes d’écume et les œufs au bout des jets d’eau ; sur des cycles pédalent fanatiquement des filles hagardes, échevelées, saoules de vitesse, les jupons haut troussés sur des cuisses blêmes et des dessous douteux, tandis que, telles de grosses bulles, montent lentement vers le ciel des montgolfières qui découpent leur demi-glace orange-épinard sur l’embrasement des immeubles fardés de rose. L’odeur plane, du fauve, de la pomme frite et de l’acétylène.

Déjà Carmen et Nénette, les cheveux fous, Sarah plus réservée, escaladent l’escalier qui vire encore, au ralenti. Mais les gorets hilares au groin vermillon et les taureaux cabriolants aux cornes dorées sont, hélas, accaparés par des amateurs passionnés qui, indifférents à la cherté de la vie, ne semblent nullement disposés à céder leurs étriers. Restent disponibles le palmier qui fait penser aux bains naufragés de la Samaritaine, et le colossal pot de chambre, monté sur pivot, avec son œil émerillonné. Le trio s’y rue et prend possession de la nacelle saugrenue avec des gloussements de félicité. Gras-du-Genou suit, et Petit-Louis, qui dans le tourbillon de la foire, conserve sa dignité d’homme.

À peine l’orgue a-t-il attaqué la marche populaire : N’y a qu’l’amour pour faire des trucs comme ça, que, friand de bonnes farces, Gras-du-Genou, sans crier gare, imprime d’un coup de poignet un mouvement de rotation accélérée au vase de nuit géant. Les passagers roulent les uns sur les autres, les jambes de-ci de-là. Sous le champignon illuminé qui tourne à contresens, c’est la tempête dans le pot tanguant et roulant. En amont, le palmier, pris de tremblements, esquisse un shimmy épileptique ; en aval, les vaches galopent ventre à terre, la langue pendante, corne basse et œil menaçant. Carmen, perdant son pantalon, pousse les glapissements d’une femme qui tombe du haut mal; Nénette, roulée sur le plancher de l’esquif tourneboulant, est piétinée sans merci, et Sarah se cramponne désespérément au cou de Gras-du-Genou, son homme, qui profite de la pagaille pour lui pincer sournoisement les hanches. Le ciel bascule, abattant les badauds comme des quilles. Le vertige fait chavirer les cœurs. Seul, Petit-Louis, arc-bouté à l’arbre de couche, demeure impassible, la cigarette au bec, au centre de la tornade.

Lorsque, la tête vide et les jambes flageolantes, ces dames reprirent contact avec la terre ferme, Gras-du-Genou les vit si près, à proprement parler, de « gerber », qu’il offrit généreusement une tournée de crêpes et des sodas réparateurs. Carmen préférait les nougats qui poissent aux doigts et Nénette choisit un cochonnet de pain d’épice sur lequel un nervi cireux calligraphia son nom, en anglaise, au moyen d’un vermicelle rosâtre.

Saturées d’émotions fortes, Sarah et Carmen proposaient la visite du « Musée Dupuytren ». Les tableaux muraux qui encadrent le contrôle — des messieurs éventrés présentant leurs viscères avec un sourire de politesse — les avaient prodigieusement séduites. Mais Eugène, dit Gras-du-Genou, qui détenait les crédits de réjouissance, s’y opposa formellement.

- Ah non ! Pas de ces momies qui vous montrent les femmes avec leurs sales maladies et comment qu’on les accouche. Parole, c’est à vous dégoûter de faire papa-maman, ces horreurs-là !

La société se rabattit sur la baraque, un tantinet miteuse, des « Malheurs de Bibi-l’Arsouille ». À la porte, un bonisseur en chandail prune, coiffé du képi caca d’oie à longue viscope des condamnés militaires, vantait les curiosités de l’intérieur :

« Entrez, mesdames et messieurs spectacle humain et moralisateur : Bibi-l’Arsouille, enfant du peuple et voyou de faubourg, fut envoyé sous le ciel africain pour le rachat de ses fautes passées. Ses travaux, ses souffrances dans les bagnes militaires, ses tortures, sa rédemption enfin, voilà ce que vous pouvez voir moyennant une simple pièce de vingt sous ; Bibi-l’Arsouille, ne l’oublions pas, s’évada pour son malheur, de Biribi, il en avait marre, mesdames et messieurs, du silo et de la crapaudine! Blessé par un chaouch indigène, il périt définitivement sous les dents des farouches chacals du bled… »

- J’en ai jamais entendu causer de ce Bibi-là, chez les pégriots, murmura Petit-Louis ; pour moi, tout ça, c’est des inventions.

«… Sa dépouille mortelle est restée dans les sables, en pâture aux vautours et aux hyènes du Sahara ; le désert garde son secret, mais, à toutes les séances, le public est admis, sans aucun supplément, à contempler les deux molaires de Bibi, seuls vestiges rapportés pieusement par son fidèle poteau, Bébert-le Tatoué, l’as des bataillonnaires d’Afrique. »

- Je ne viens pas à la fête pour qu’on me rappelle mes souvenirs de jeunesse, déclara péremptoirement Petit-Louis ; trissons, les mômes !

Un peu plus loin, le steam-swing faisait apparaître alternativement sur sa quille les effigies six fois grandeur nature du Maréchal Foch et de Georges Carpentier.

- Il est joli gosse, le Georges, dit Nénette, mais je préfère Douglas…

Chaque fois qu’un des vaisseaux aériens effleurait la verticale, des hurlements de terreur jaillissaient des nacelles grillagées où oscillaient des grappes humaines en marmelade. Un chapeau de femme l’échappa en vol plané par les libres espaces.

- Ils ne savent qu’inventer, ces Américains, pour faire aller le monde au « refile », déclara Eugène, dégoûté du progrès.

Sans solliciter aucune autorisation, Carmen prit sur sa cassette personnelle une trentaine de numéros dans une étincelante loterie ; on pouvait gagner, d’après l’affiche, un service à thé complet en argent, une garniture de cheminée en tapisserie, une batterie de cuisine en aluminium, une République en plâtre, des vases japonais ou des poupées porte-bonheur. Au premier tour de roulette :

- Le 283 est gagnant !

- À moi le service à thé complet ! cria la brunette avec impétuosité en brandissant sa palette !

- Pardon, Madame, rectifia le meneur de jeu, un respectable vieillard albinos en redingote, le service à thé complet équivaut à soixante lots. Pour unlot, vous avez licence d’emporter soit le joli essuie-plume, indispensable pour l’écritoire, le bureau, soit le cendrier en métal authentique et repoussé…

- Quelle bande de coquins ! marronnait Carmen en glissant rageusement dans son sac, entre le bâton de rouge, la glace et la houppette à poudre de riz, un affreux cendrier.

Après un coup d’œil sur la baraque des frères Tamar, où un cow-boy, le bras en écharpe, présente la lionne Mirza qui a déjà dévoré trois dompteurs, on arrivait enfin aux tréteaux des « Sports Réunis », l’ancien « Marseille », où paradaient tétons au vent, une demi-douzaine de lutteurs, ceints de caleçons multicolores ; un porte-maillot hors cadre, ventripotent, velu et bigle, commençait une péroraison, ponctuée par le cliquetis de ses innombrables médailles. Au début de la dix-huitième séance, ses cordes vocales étaient légèrement éraillées, et lorsqu’il ajustait à ses moustaches de verrat un énorme porte-voix, les spectateurs du premier rang n’entendaient plus qu’une sorte de grognement inintelligible, analogue au rugissement du lion simulé par un pitre dans un verre de lampe.

L’obèse aux mamelons tremblotants présentait ce soir-là un lot de lutteurs absolument incomparable : M. Zagoul, le grand tombeur oriental, champion turc, 95 kilos ; M. Meulemans, dit le Rempart d’Ostende, dit l’Étrangleur belge, 74 kilos ; Anatole le Beaucairois, recordman français, 89 kilos ; M. Senegalo « la brute noire », la révélation de l’année, 71 kilos ; et enfin une vieille gloire, Maurice Priaz, l’international, le seul qui ait résisté au cosaque Padoubny ; au Casino de Paris, en 1913 !

- Donnez-moi un caneçon !

Le premier amateur qui élève la dextre au-dessus du moutonnement des têtes est un hercule roux, au cou de taureau.

- C’est un compère, chuchote Gras-du-Genou, toujours en défiance.

Feignant de n’avoir pas entendu l’appel, le bonimenteur obèse tourne ostensiblement le dos à l’amateur.

- Donnez-moi un caneçon, s. v. p. ! réitère le colosse.

Mais le bonimenteur continue le même jeu de scène, lançant des apostrophes à la cantonade.

- Dites donc, patron, intervient un badaud, il y a là un monsieur qui désire faire une petite partie de lutte !

- Où ça qu’il est çui-là ? questionne le bonimenteur avec un étonnement parfaitement simulé.

- Ici, hé ! Gros sac ! hurle le costaud, perdant patience. Oui ou non, veux-tu me donner un caneçon ?

- Ah c’est vous qui voulez combattre ?

Puis ayant repéré l’homme, la main en abat-jour, au-dessus des sourcils :

- Vous ? Mon ami, vous savez bien que ce n’est pas possible !

- Pas possible, et pourquoi ?

- Parce que nos hommes se mesurent contre des amateurs et que vous n’êtes pas un amateur. Je ne vous avais pas remis de suite à cause de la lumière, mais on vous connaît sur le pavé de Paris. Vous voulez que je dise qui vous êtes ? Eh bien ! Vous êtes Gustave le Marseillais et c’est pas parce que vous êtes sans engagement pour l’heure, aux Folies-Bergère ou au Cirque de Paris, que vous devez venir provoquer vos collègues sur la voie publique ! Ça ne se fait pas.

- Ah c’est bien ça ! lança Gras-du-Genou, parce qu’en v’là un qui connaît les coups, on lui refuse sa chance !

Le public tiquait, le prétexte du bonimenteur lui paraissant de mauvais aloi. Déjà quelques couples, jugeant l’établissement peu digne de son antique réputation, se détachaient du gros des badauds, désertaient la lutte pour la baraque voisine : « Les Passions humaines » (pour adultes seulement). Embrassant d’un regard la situation et ses dangers, l’homme au porte-voix, après en avoir référé au manager à chapeau melon, s’écria :

- Eh bien soit, Gustave le Marseillais, bien que nos hommes aient dix-sept séances sur le râble, je relève le défi… mais à une condition ?

- Laquelle condition ?

- La condition qu’à titre de professionnel, vous intéresserez la partie en déposant une bourse de cent francs ! Si vous êtes vainqueur, la maison vous verse cent francs — les voici ! Vaincu, vous versez cent francs au lutteur de la maison !

- Soit ! Tenez, voici mes cent francs, s’écria le colosse en agitant au-dessus des têtes un billet qu’il tenait préparé au creux de sa main et en gravissant prestement les gradins :

- Bravo, Gustave, vous êtes franc joueur ! Et maintenant à qui le tour ?

- À moi, à moi, passez-moi un gant… pour le nègre !

Un ouvrier endimanché et dans un état incontestable d’ébriété fendait la foule.

- Combien pesez-vous ?

- Quatre-vingt-un kilos.

- Le nègre vous rend dix kilos, mais j’accepte tout de même.

Un large sourire, véritable réclame pour pâte dentifrice, éclaira la face de l’Orang à peplum rose qui salua de la main, en une attitude hiératique de gladiateur romain.

- À propos, mon gros, reprit le bonimenteur, à quelle lutte voulez-vous combattre : la gréco-romaine, de la tête à la ceinture (c’est la plus belle), la lutte japonaise, la lutte suisse, le jitsu, le catchcan ?

- Oui, c’est ça, au catchcan !

- Un instant ! C’est mon devoir de vous prévenir : le catchcanest une lutte terrible : tous les coups sont permis, toutes les prises autorisées, sauf — question d’humanité — la fourchette dans les yeux et la torsion des parties sexuelles…

Un cri strident jaillit de la foule ; une femme en cheveux se frayait un passage à travers les badauds.

- Émile, tu n’iras pas ! Je ne veux pas que tu te fasses amocher par ces brutes-là !

- Toi, ferme ton sucrier, les mouches vont entrer dedans ! répliqua Émile, sans galanterie.

- Allons, la petite mère, intervint le bonimenteur, ne vous en faites pas pour votre chéri : on n’est pas tué à tous les coups !

- Mimile, je te défends ! Après il faudra encore que je te soigne !

-… Certes, le catchcanest une lutte brutale, insistait impitoyablement le bonimenteur, il faut dire ce qui est. Pas plus tard qu’hier, un petit postier bien courageux, ma foi, qui avait désiré se mesurer avec le nègre, est resté trente à trente-cinq minutes dans le coma, après une passe parfaitement régulière. C’est ennuyant pour la maison, parce qu’un second coup comme ça et la police ferme la baraque !

- Ah mon Dieu, Émile, je t’en supplie, écoute ta femme ! Il est ivre, Messieurs !

- Tu crois qu’il me fait peur, son sale négro ! Et bien, je te vais lui foutre une raclée !

D’une bourrade, se dégageant de l’étreinte de sa légitime, l’intrépide amateur s’élance et gravit l’escalier, aux applaudissements de la foule.

- Alors, plus d’amateurs ?

- Si, moi, passez-moi un gant.

- Toi, le poilu, tu sais lutter ?

Tous les regards convergent vers un petit fantassin déluré, blond et imberbe, qui lève la main, très crâne, avec son calot sur l’oreille.

- Si je sais lutter ? J’ai été champion de la 183èmedivision.

- Et tu as la croix de guerre, avec palmes à l’appui, et la fourragère rouge — la plus glorieuse — mes compliments, mon petit poilu.

- Donnez-moi Maurice Priaz !

- Maurice Priaz, ex-champion d’Europe, poids mi-lourd ? Tu vas fort ! Il ne fera de toi qu’une bouchée !

- C’est ce que nous verrons, gros père !

- Soit, voici un gant, tu défendras l’honneur de l’armée française, et si, par le plus grand des hasards, tu sortais vainqueur du tournoi, la Direction ne t’oublierait pas ! Et maintenant, messieurs et mesdames, la séance est complète !

- Com-plè-te, hurla avec un ensemble parfait la lignée des porte-caleçons.

- Voici qui nous promet un joli tournoi de lutte ; du beau sport, en un mot ! Meulemans, l’étrangleur belge, contre Gustave le Marseillais, professionnel ! Sénégalo, en lutte libre contre l’amateur civil ! Et pour terminer, Maurice Priaz, le tombeur des tombeurs, contre le petit militaire, à la lutte romaine ! N’hésitez pas ! Nous avons des bonnes places pour toutes les bourses, des réservées à trois francs cinquante, des premières assises à deux francs.

- Deux francs ! Deux francs !

- C’est les mêmes, susurra Nénette, faut pas se gourer !

- Et des populaires à un franc — vingt sous ! Á ce moment, les trois pistons attaquèrent Sambre-et-Meuse, tandis que toute la troupe, déchaînée, s’égosillait une dernière fois.

Le concours assuré du poilu avait levé les dernières hésitations des sceptiques. Petit-Louis, Gras-du-Genou et les trois amies suivirent la foule à l’intérieur de la baraque. Et la séance commença.

L’ouvrier ivre que sa bourgeoise voulait préserver des coups fut, à la vérité, assez piteux. Le négro, spécialiste du « Catch and Catch Cane », fit une attaque brusquée, le boula, le culbuta ; au bout de quelques secondes, l’homme gisait à terre comme un gros sac, soufflant comme un phoque, immobilisé à la fois des bras et des jambes ; l’arbitre arrêta le combat au moment précis où l’amateur (qui, d’ailleurs, demandait grâce) allait entendre péter, ainsi que des allumettes, ses membres, l’un après l’autre. Le public manifesta sa désillusion en conspuant bruyamment le compère :

- Rhabillez-vous, amateur, dit l’arbitre avec dédain. Au second match !

Le second assaut mettait aux prises, avec une prime de cent francs, Zagoul, champion turc, et Gustave le Marseillais. Ce fut une bien jolie démonstration, la revue complète de tous les coups classiques — ceinture arrière, prise de tête, pont, double pont — s’enchaînant les uns aux autres dans un rythme parfaitement harmonieux. Après trois minutes de passes élégantes et courtoises, Gustave loucha les deux épaules et reconnut sa défaite avec la loyauté d’un authentique Sportsman.

Déjà lestement — a great attraction — le petit poilu à fourragère rouge avait enjambé la barrière de l’arène et se dévêtait, offrant aux regards féminins un torse blond, très mince, mais finement musclé et d’heureuses proportions.

- Il est joli ce gosse-là, déclara Nénette en se remettant du rouge aux lèvres.

- Moi, j’aime pas les hommes qui ont l’air de fillettes, riposta Carmen.

- Dis, tu n’aimes que les singes poilus ?

- Merci pour mon homme ! Tu entends, Louis !

Après la traditionnelle poignée de main, les passes commençaient. La culotte horizon feintait, esquivait, se dérobait, laissait le gros lutteur à poitrail velu s’essouffler, se dégageant prestement de son étreinte.

- S’il se défend, ce microbe ! déclara Nénette.

- Et même qu’il attaque, le vif-argent !

Le poilu fluet venait, en effet, d’exécuter un brillant passement de jambes et de faire chavirer son adversaire qu’il ceinturait solidement. Insensiblement, le dos du professionnel s’inclinait vers le sol, comme un ressort qui se détend.

- Vas-y, pousse ! Tu l’as ! hurlait la foule.

- Hardi, petit gars ! Mets-z-y-en ! criait Nénette enthousiasmée.

Et soudain, s’abandonnant, le lutteur dompté glissa sur le tapis, les deux épaules touchant terre ! La salle trépignait. Mais l’arbitre sifflait :

- Minute ! Le lutteur a roulé !

- Pas vrai ! Menteur ! Il a touché des épaules, criait Nénette, unanimement soutenue par le public.

La salle délirait, battait des mains, tempêtait, s’égosillait. Le lutteur, relevé, prenait le public à témoin, gesticulait, donnait des explications. On le huait. La face écarlate, le poil hérissé, il discutait le coup, furieux, lui le costaud, d’avoir été maté par cette mauviette…

Et brusquement, pris d’une rage subite, il s’élance vers le poilu qui lui tourne le dos, lui saisit brutalement le cou à deux mains, par-derrière…

- Il l’étrangle ! Il l’étrangle ! C’est pas autorisé, clame la foule, indignée du coup déloyal.

- Taisez-vous donc ! Laissez ces messieurs s’expliquer ! répond l’arbitre, imperturbable.

Mais, dans un sursaut d’énergie, le petit poilu se cambre, lance ses bras en arrière, saisit son adversaire à la nuque, l’amène, le fait basculer sur son épaule, et comme l’homme se retourne étourdi, il le ceinture, se laisse choir sur lui et le couche à terre, nettement maté et râlant.

C’est le triomphe :

- Le lutteur est battu, cette fois, d’accord ! essaye de protester l’arbitre, défendant l’honneur de la maison, mais au premier round il avait roulé ! En tout cas, le militaire s’est bien défendu et la Direction l’autorise à faire une petite quête parmi la société…

Il ne suffisait pas à Nénette d’avoir lancé un billet de cinq francs tout neuf dans le calot tendu, elle voulait à toute force faire la connaissance du jeune héros. Petit-Louis ne s’opposa pas au caprice de sa sœur.

- Hé ! Le poilu, on t’attend à la sortie, tu viendras t’en jeter un avec nous !

- Entendu, mon pote, répliqua le soldat en jetant un coup d’œil sur le trio féminin, le temps de finir ma quête et de me renipper.

Sur l’esplanade, les cinq attendirent. Déjà, la baraque vidée, la parade recommençait. Au premier rang des badauds, l’équipe reconnut Émile, l’ouvrier éméché, flanqué de sa légitime. Un dialogue s’engageait entre le bonisseur et un solide gaillard qu’ils apercevaient de dos. Des bribes de conversation leur arrivaient entre les coups de pistolet du tir…

-… On vous connaît sur la place de Paris, vous voulez que je vous dise qui vous êtes ? Vous êtes Gustave le Marseillais, et ce n’est pas parce que vous n’êtes pas engagé pour l’heure aux Folies-Bergère ou au Cirque de Paris…

- Qu’est-ce que je vous disais, Mesdames, glapit ironiquement Gras-du-Genou, que tout ça, c’est compère et compagnie…

- N’empêche que c’est plus plaisant de croire que c’est arrivé, répliqua Carmen.

- C’est comme en amour, dit Sarah.

Gustave le Marseillais ayant été agréé à condition de déposer une bourse de cent francs, on entendit une dispute, c’était l’épouse d’Émile qui voulait l’empêcher d’aller se faire tuer…

- Il n’y avait que le petit poilu que ce n’était pas du chiqué, conclut Nénette !

Précisément, le soldat écartait les toiles de la baraque, se glissait dans la foule.

- Me voilà, ma journée est finie, je ne suis pas de la dernière séance.

- Comment ! Toi aussi ! T’es de la boîte ?

- C’te farce. Je fais le bas. Faut bien gagner sa croûte.

- Dis donc ! Et tu n’es pas plus soldat que moi, peut-être ?

- Pour être griveton, si. Je suis présentement en permission. C’est pourquoi j’ai accepté ce boulot-là.

- Tout de même, j’aurais jamais cru que vous luttiez au chiqué ! s’étonna Carmen.

- Hein ! Le jeu de scène du lutteur furieux qui m’agrafe lâchement par-derrière, ça prend toujours sur le public !

Nénette était un peu déçue de ses découvertes, et pourtant elle se sentait envahie d’une assez douce béatitude à l’idée qu’une fois de plus un mâle l’avait roulée…

Mais le poilu craignait d’avoir gaffé. Il voulut prendre sa revanche au tir « 1870 », dont le panorama à surprises déroule les épisodes de l’avant-dernière grande guerre. Tour à tour, à coups de carabine, il atteignit les buts les plus difficiles. La charge sonna tandis qu’une escouade de zouaves découpés défilait en croisant férocement la baïonnette ; l’heure de l’exécution sonna et le condamné parut à la porte du donjon, flanqué de l’aumônier ; enfin — note comique — un volet s’entr’ouvrant démasqua une demi-douzaine de casques à pointe, administrant en cadence un clystère à une cocotte au magistral fondement…

Jamais lasse de vertiges, Nénette réclamait un tour de « Butter plate » — « l’assiette au beurre pour tout le monde ». La plaque tournante était justement au point mort. « Un tour de dames ! » glapit le manager, un unijambiste chevalier de la Légion d’honneur. Nénette, Carmen, Sarah, suivies de dix autres, se précipitèrent. Dès que le plateau ciré commença à tourner sur son pivot, des grappes féminines diversement enchevêtrées se détachèrent du centre de gravité, roulant pêle-mêle dans le chemin de ronde, avec les gloussements de rigueur. Nénette et Carmen tenaient bon, les mains cramponnées au pivot sur lequel trônait Sarah. « Bravo, le trio » ! cria Petit-Louis. Le train s’accéléra. Carmen, voulant rabattre ses jupes qui découvraient des jarretières ornées de roses pompons, perdit l’équilibre, versa, et fut projetée en boule, comme un paquet, dans le pilon du patron qui culbuta. Nénette, éclatant de rire, chavira au même instant, jupe par-dessus tête, révélant au public en liesse quel mépris elle avait pour les dessous, pendant les chaleurs. Et Sarah, les fesses d’aplomb sur la lentille centrale, inamovible, fut proclamée championne de l’assiette enchantée.

Pour permettre aux dames de se remettre de leurs émotions sportives, on s’attabla sous les marronniers, dans la tente à rayures rouges d’une sympathique guinguette. Gras-du-Genou commanda des moules, des frites, un pain et deux litres de picolo rouge. Invité à trinquer, le poilu déclina son identité : Mouron Joseph, fusilier-mitrailleur, au 1-9-2. Jo, pour les dames.

- Moi, je vous baptise « Cuisse-de-Mouche », dit tendrement Nénette, pour qui tout joli brun s’appelle « Bout-de-Zan » et tout grand garçon « Double-Mètre ».

- Tiens, voilà les hirondelles du trottoir, déclara Sarah, c’est la fin.

Les agents cyclistes, trapus et péremptoires, lançaient le coup de sifflet de la fermeture. Les girandoles s’éteignaient. Le tir s’était tu ; les pâtissiers en bonnet blanc ajustaient leurs volets. Des acrobates se hâtaient en rase-pet mastic et chapeau rond. Devant le manège des cycles, les allumeuses se faisaient régler leurs appointements par le patron qui rendait les chapeaux consignés à la caisse. L’un après l’autre désertés, les champignons lumineux s’immobilisaient et les orgues lançaient leurs derniers couacs, tandis que la gueule flamboyante du métro attirait les couples retardataires qu’elle avalait gloutonnement. La place s’assombrissait.

Après ces heures de folie trépidante, Nénette sentait, avec la lassitude de tout son corps, une équivoque mélancolie l’envahir. Sans se soucier de l’opinion d’autrui, elle s’abandonnait, laissant pencher sa tête aux mèches bouclées sur l’épaule du jeune militaire qui l’enlaçait câlinement. Il la pressait. Elle se défendait, mollement.

— Pas ce soir, une première fois qu’on se fréquente, ça ne se fait pas… Et puis, ma mère m’attend…

- Dis ! T’es donc pas sevrée ? ricana le petit militaire.

 

II

 

 

Jo se réveille, repère le garni avec son papier à chrysanthèmes, son armoire à glace bancale, son chromo du général Margueritte chargeant à la tête des cuirassiers de Reichshoffen ; et il découvre Nénette qui dort sous l’édredon rouge.

Il ne l’a vue qu’aux lumières et en mouvement. Il l’examine au repos : une jolie peau, parsemée autour des yeux de taches de son, un petit nez pied-de-marmite, des cheveux roux bouclés, coupés en paquet de tabac sur la nuque, un grain de beauté derrière l’oreille, minuscule…

Elle ouvre un œil prudemment.

- Ma gosse chérie…

- Dis, enjôleur, m’assassine pas avec des mots sucrés, murmure la Nénette, qui a le réveil piteux. Pas de bobards à la graisse de chevaux de bois…D’abord, tous les hommes sont des menteurs.

- On se connaît d’hier, Nénette…

- Tais-toi donc, vous êtes tous du pareil au même. Tu seras vache avec moi dès que tu en auras l’occase…

Nénette s’est assise sur le lit, elle se frotte les yeux, s’étire comme une chatte et rafle le paquet de « bleu » posé sur la table de nuit…

- Moi qui te cause, je peux en causer ; tiens, à preuve que j’ai bossé pendant un an pour que mon dernier bonhomme me dépose avec un bruit sec, après m’avoir croqué mes sous.

- Madame a eu des malheurs ?

Nénette a posé sa nuque ébouriffée sur l’oreiller ; elle roule une première cigarette et la grille en soufflant la fumée par les narines :

- Oui, mon petit, j’ai payé ; sais-tu seulement ce qu’il m’a fait, mon chérubin ?

- Non, mais je ne vais pas tarder à l’apprendre.

-… Dans les premiers temps, il était gentil, câlin — comme toi — ça ne l’a pas empêché de me faire des vannes par la suite. C’était la guerre. Je revenais de la zone où j’avais tiré neuf mois en maison. Je rentre à Paname avec soixante billets.

- De cent ?

- De mille, petite noix ! Pour une pas feignante, le front, c’était une affaire ! Mais boulot ! boulot !

- Service, service ! Jugulaire, jugulaire !

- Tu parles ! Rien que de l’abattage. Des fois cinquante, des fois soixante-dix clients ! Des bonnes journées, quoi !

- Tu devais être crevée ?

- Oh ! Le truc, tu sais, c’est rien ; ce qui tue, c’est les escaliers. Bref, j’avais besoin de me refaire ; je ne pensais qu’à en écraser, à me caler les joues et à cavaler au ciné ! Pour mon malheur, comme tu vas voir, je rencontre un homme du milieu qui me savait aux as. Il me fait du rentre-dedans. Avec ça, plaisant, bien élevé, et puis il avait de la conversation. Ce n’était pas n’importe qui. On se met en ménage…

- Il ne grattait pas ?

- Penses-tu, il était trop gandin pour s’abîmer les menottes, le chéri à sa Nénette ! Moi, je n’avais pas besoin de m’expliquer non plus, rapport à mes soixante billets, déposés au Crédit Lyonnais, à l’agence de la place de La Chapelle, à preuve que je ne dis pas de menteries ! C’était la vraie vie de château, la nouba tous les soirs et au concert rien que des loges réservées ! Et puis on décide de faire fructifier notre argent, d’acheter un commerce. Moi, depuis toujours, c’était mon rêve d’être établie. On prend un petit fonds à Aulnay-sous-Bois, un coin tout ce qu’il y a de coquet, une bath cabane, hôtel et bistrot, où l’on donnait bal les samedis-dimanches. Et fallait voir les sociétés dans les bosquets : « L’Amicale des pêcheurs à la ligne d’Aulnay », « Le Club sportif de l’Est-Parisien », « Les Amis du Progrès », « La Ligue pour la propagation du bowling », et les noces en autocars, tout, quoi. Quelle vie… et puis respectée, t’sais. Si tu m’avais vue en patronne !

- Tu installais ?

- Et comment que je faisais mon crosson! Six mois se passent en lune de miel. La maison prospérait. Voilà qu’un jour je suis appelée auprès de ma vieille, malade de la poitrine. Je la soigne, elle meurt ; bref, les obsèques, tout ça, je reste absente deux mois. Et puis je rapplique à Aulnay, la bouche en cœur. J’arrive à mon hôtel, j’entre dans la salle du café, et je remarque une tête au comptoir que je ne remettais pas. Sans doute une nouvelle caissière, je me dis, parce que nous avions un vrai personnel : deux garçons, un plongeur, une fille de salle, et sans parler des extras, les musicos du samedi : harpe, banjo et accordéon, comme de juste.

- La grande vie, quoi !

- Sans mot dire, je me dirige vers l’escalier.

- Pardon, Madame, si vous allez au vater, c’est à droite, me crie la figure du comptoir. — Je le sais, Madame, que les vatersont à droite ! Et je continue à grimper. - Pardon, Madame, où donc que c’est que vous allez par là -, qu’elle me fait. - Je monte dans mon logement. -Pardon, Madame, mais vous n’êtes pas chez vous, ici ! - C’est moi qui vous demande pardon, je suis chez moi, à preuve que je suis Mme Nénette ! Et ci, et ça… De fil en aiguille, on s’explique…

- Ton homme avait vendu la tôle en ton absence ?

- Tu vois comme tu es coquin, t’as tout de suite pipé ! Ce salaud-là s’était dévissé et venait de se marier — légitimement, t’entends ! — avec une fille de famille, nièce d’un conseiller municipal, en déposant dans la corbeille de l’innocente le fric gagné par la Nénette en maison.

- Qu’est-ce que t’as fait ?

- Moi, rien. C’étaient des gens trop haut placés pour que je puisse leur chercher des raisons. Et puis, tous les papiers de l’hôtel étaient à son nom ! J’ai laissé tomber… Oh ! La nouvelle patronne a été tout à fait correcte : elle m’a invitée à casser la croûte, et puis, voyant ma peine, on a organisé une petite sauterie dans l’intimité. Même elle voulait me retenir à coucher pour quelques jours, le temps de me retourner ; mais je suis trop fière, je n’ai pas accepté. Et le soir même, je suis rentrée en maison.

- Sans charre ?

- Tu peux demander à Sarah, ma copine, la femme à Gras-du-Genou, si ce n’est pas la vérité vraie, ou à mon frère Petit-Louis…

- C’est un homme, le Petit-Louis, hein ?

- Oui, parfaitement, c’est un homme. Il est estimé dans le milieu. Il a vécu, et il a « payé », ce gars-là, tu sais, il pourrait en raconter. Un « vrai de vrai ! » Si on le cherche, on le trouve.

- Tout de même, après avoir été ton maître, tu devais l’avoir sec de revenir sur la banquette ?

- Tu ne connais pas mon caractère. Moi, je suis tout ce qu’il y a d’entier ; des regrets, moi ? Connais pas. C’est même la raison que je suis anarchiste !

- Militante ?

- Moi, dans le sang que je suis anarchiste ! Les flicards, les roussins et les poulets, je peux pas les blairer ! C’est plus fort que moi. C’est comme les étrangers, j’peux pas les piffer non plus. Quand un Boche ou un Englishman déballe au « 38 », j’ai les sangs tout retournés. S’il me choisit, eh bien, pour monter, faut que je fasse appel à tout mon courage.

- T’es contre les étrangers ?

- Oui, anarchiste, quoi ; contre les patries. Je ne suis pas patriote, moi, t’sais, je trouve pas ça malin quand on est des petits d’aller se faire cabosser pour l’oseille des gros. J’aime bien le soldat, c’est pas sa faute s’il a la livrée, mais l’officier me débecte ! D’ailleurs, tous les 1er mai, je suis dans la rue avec mes frangins, églantine à la boutonnière, et le soir, toujours au « quart ». Ces jours-là, moi, je ne me connais plus ; ça me met sens dessus dessous de bagarrer. On me dirait : chiche ! J’tuerais père et mère ! Tiens, c’est comme quand un régiment joue La Marseillaise, avec son drapeau ; eh bien ! Suppose un type qui se découvre pas, c’est plus fort que moi, j’y ferais sauter sa casquette d’une bonne claque. J’te dis, je suis révolutionnaire dans le sang ; j’ai de qui tenir, d’ailleurs : papa est mort à la Santé pour ses opinions !

- T’as jamais eu d’ennuis rapport à tes principes ?

- Dis donc ! Sur sept fois que j’ai été au ballon, il y en a six pour « outrages et coups aux agents ». La dernière fois, j’ai pensé écoper ; heureusement, je m’étais payé un avocat de première. Il a dit comme ça que j’étais irresponsable, vu que j’avais eu la typhoïde et que j’avais été violée à treize ans et demi. Ça m’a détraquée, qu’il disait ; tu parles !

- À treize ans ?

- Oui, c’est papa, une nuit qu’il rentrait noir, il s’est trompé de lit. Même que ça m’a donné des idées, toute môme que j’étais. Je me suis mise tout de suite au business. Ma grande sœur, qui était déjà lancée, a été très chic pour moi. Elle me présentait des vieux, tous commerçants, sérieux et pères de famille. Pendant trois ans, j’ai joué à la première communiante, et chacun aurait juré qu’il m’avait dessalée. Je partageais les sous avec ma frangine.

- Aucun ne s’est intéressé à toi ?

- Penses-tu ? Ils y venaient une fois et c’est tout ; ils avaient trop peur des histoires, à cause que j’étais mineure. Sauf un fils de famille, un étudiant, quand j’avais quinze ans, il voulait m’entretenir, m’offrir un entresol Renaissance, des bijoux, est-ce que je sais… Seulement, il voulait que je mette un chapeau ; tu sais comme on est bête et obstiné quand on est môme, j’ai jamais pu m’habituer au chapeau, et j’ai préféré, comme il disait, « retourner à mon fumier ».

- Tu as peut-être passé à côté de la fortune ?

- Peut-être… J’ai bien une copine à moi qu’est devenue riche en tapant dans l’œil d’un client qui faisait juste une passe ! Elle était au « 4-6 ». Elle monte un jour avec un type qui, en l’apercevant, avait eu « le coup de foudre », comme on dit. Le lendemain, il revient passer la nuit et il lui lâche un bifton de cinq cents francs. Et puis, huit jours d’affilée, il revenait, et toujours cinq livres à la dame, son tarif, quoi !

- C’était Rothschild ou Citroën ?

- Mieux que ça, attends ! La môme lui faisait au béguin et le miche croyait que c’était arrivé. Un jour, il dit à la copine : « Je pars pour Biarritz, veux-tu me rejoindre là-bas ? En quittant Paris, où tu as peut-être des attaches, tu me prouveras ton amour sincère, et je t’assure que tu n’auras pas à te plaindre de moi ! » Sans hésiter, la petite demande un congé à sa maison, elle retrouve son client à Biarritz ; un mois qu’elle reste avec lui, et puis il a été rappelé télégraphiquement. Et bien en la quittant, devine combien il lui a lâché ?

- Combien ?

- Un million !

- Un million ?

- Un million. Et ça ne t’étonnera pas quand tu sauras le nom de cet homme-là : eh bien ! C’était le duc d’Orléans !

 

 

III

 

 

Petit-Louis fêtait son anniversaire. Carmen lui avait fait cadeau d’un chronomètre en or avec ses initiales entrelacées. Et assis en face de son ami Gras-du-Genou au bar « Tout va mieux », Petit-Louis, satisfait de son sort, égrenait des souvenirs :

- Quarante ans, déjà ! C’est vrai qu’on n’a que l’âge que l’on paraît. Mais, tout de même, quarante piges ! Et quelle vie bien remplie !

Petit-Louis évoquait sa jeunesse de pantruchard : fils d’ouvrier, élevé rue Asselin, en plein centre de ce « fort Monjol » qui est le quartier réservé de Belleville, il avait eu, enfant, de trop frappants exemples sous les yeux, pour n’en pas profiter sitôt que pubère. À seize ans, il faisait déjà fonction de chevalier servant auprès de sa sœur cadette, la rousse Nénette, qui préférait le métier de putain à l’emploi de brunisseuse auquel sa famille l’avait destinée, et sur le boulevard de la Villette il surveillait les allées et venues de la petite frangine qui l’avait déniaisé, avec la naïve fierté de l’écolier qui, du premier coup, a décroché la couronne de papier peint.

Une rivalité avec un maquereau repenti mué en agent des mœurs (qui postulait aux faveurs recherchées de la roussote), compliquée de la jalousie d’une camarade d’enfance qui se vengea perfidement d’avoir été négligée, amena un beau matin Lapipe (Louis) sur les bancs rembourrés en noyaux de pêche de la correctionnelle. À la demande paternelle, une maison de correction l’accueillit, où entre deux coups de matraque et les pressantes avances d’un garde-chiourme dont la chair était faible, Petit-Louis amorça d’intéressantes relations et acquit sur la société, ses tenants et aboutissants, de très précieux aperçus.

Il était passablement affranchi lorsque, en dépit d’un asthme parfaitement imité, le conseil de révision l’envoya servir la France sous les épaulettes vertes et rouges des bataillonnaires. L’Afrique est un stage indispensable pour un homme qui se sent l’étoffe d’une future « terreur ». Du bataillon, comme tout homme qui se respecte et veut avoir tout vu, Louis passa aux sections de discipline et des sections de discipline aux sections de répression. Il connut Biribi, le camp de cailloux, la « crapaudine », la soupe au sel et le « tombeau ». Jamais il ne se dégonfla, et lorsqu’il fut enfin libéré, après sept cent un jours de rabiot, il pouvait porter la tête haute et affirmer qu’il avait « payé ». Son premier soin fut d’organiser avec quelques amis de vingt ans une opération de nettoyage par le vide, dont un infâme juif de Douera, prêteur à la petite semaine, fut la peu attendrissante victime.

Depuis belle lurette, la Nénée n’envoyait plus de petits mandats ; les vieux l’avaient définitivement reniée. Petit-Louis, que nulle affaire urgente n’appelait à Belleville, décida de tenter fortune dans les Amériques. À Frisco, le hasard, qui fait bien les choses, lui fit rencontrer une fille, Jennie et un indigène Jim, qui élaboraient de vastes plans. Avec les économies de la dame, ils partirent tous trois en Alaska, où les aventuriers de tous les continents se ruaient à la recherche de l’or. Mais Petit-Louis et ses associés avaient compris qu’il vaut mieux prendre l’or dans la poche des gens que d’aller le draguer dans le lit des rivières.

Sitôt arrivée, l’équipe monte un salon, immédiatement achalandé. Lorsque les trois pensionnaires réquisitionnées à Frisco sont débordées, la patronne se dévoue pour satisfaire la clientèle ; et même, en cas de presse, Jim, déguisé en femme, se prodigue, car il n’a point de préjugés. Les aventuriers règlent leurs drinks et leurs amours en poussière d’or et ne se font pas faute de jouer à la roulette. C’est Petit-Louis qui tient la banque avec une adresse indéniable. Deux ans après, les amis qui ont fait fortune vendent le fonds à un Chinois, et la société dissoute se sépare après partage des bénéfices. Jim fut assassiné à deux miles de son ex-casino, Jennie eut la chance de n’être que dévalisée et réintégra comme plongeuse, sous les ordres du Chinois, la tôle où elle avait régné en maîtresse. Seul Petit-Louis put gagner San Francisco sans encombre, puis New York, d’où il s’embarqua pour la France…

En écoutant bouche bée ces récits d’aventures de jeunesse, Gras-du-Genou se sentait un peu piteux, lui qui avait fait son congé non à Douera, mais plus simplement à Romorantin, et dont l’adolescence s’était écoulée paisible dans une boutique, au « Gagne-petit » — rayon des chaussures pour dames et garçonnets — jusqu’au jour où Sarah, cliente occasionnelle, s’était éprise de lui et peu à peu lui avait fait comprendre la vie.

- À propos, il est minuit. Tu es garçon, qu’est-ce que tu fais, ce soir ?

- Moi ? fit Petit-Louis en jetant un coup d’œil circulaire sur le bar, tiens ! Je vais pagnotter avec cette petite môme-là, qui a un joli grain de peau.

- Tu la connais ?

- Non ! Je ne l’ai jamais tant vue.

Une petite fille aux cheveux blond filasse, paraissant une quinzaine d’années, était accoudée au bar et dégustait un café nature en faisant durer le plaisir. Elle était pauvrement vêtue, presque en haillons, et les pieds nus dans des souliers de bains de mer ; mais la frimousse était fraîche et plaisante.

Le patron, en frisant gaillardement sa moustache, renseigna Petit-Louis : c’était une petite paysanne de l’Aisne, une réfugiée orpheline, placée comme boniche au « Bouillon-Express » voisin. Elle passait pour faible d’esprit.

- Dis donc, Eugène, elle doit pas dépasser quinze ans ! Je vais toujours l’embarquer ce soir, peut-être qu’on pourrait la caser quelque part, c’t’enfant-là !

Une minute après, Petit-Louis, sur le zinc, en jouant au zanzi, engageait poliment la conversation. Assez fière d’avoir attiré l’attention d’un monsieur aussi bien mis et qui arborait une perle à sa cravate, la petite se laissait entreprendre. Petit-Louis lui offrit le pousse-café, ce qui ne se refuse pas, puis une amourette, enfin une coupe de grand-mousseux.

- Je me barre avec la Marguerite, glissa-t-il à Gras-du-Genou. À demain, à l’apéro.

- Alors, Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous accompagner jusqu’à votre porte ?

- Si vous voulez, m’sieu, vous êtes bien aimable.

Dans la rue, il l’enlaça, puis brusquement lui plaqua un baiser sur la bouche en lui fixant le cou dans la tenaille de sa grande main. Elle ne se défendait pas, un peu grise.

- T’as une carrée dans le quartier ?

- Oui, m’sieu, rue du Grenier-Saint-Lazare.

- Allons-y.

- Mais non, m’sieu, j’peux pas rentrer avec quelqu’un. D’abord, ça ne m’a jamais advenu. Et puis, qu’est-ce qu’il me casserait, le patron !

- Per qué ? Tu ronfles avec ?

- Pensez-vous, m’sieu ; d’abord, il a nonante ans.

- Alors, t’en fais pas, tu monteras devant pour me montrer le chemin, et je me faufilerai en douce. Ni vu, ni connu : demain, il fera jour !

Une fois dans la chambre, la petite fit des manières.

- Je ne vous ai pas dit la vérité. J’ai que quinze ans, et puis vous m’avez juré d’être sage.

Elle ne consentit à se déshabiller que la camoufle soufflée. Lorsqu’elle ralluma pour se glisser dans le lit, Petit-Louis s’y carrait déjà tout nu. En voyant le torse de gorille roux de son compagnon, la petite eut un haut-le-corps, mais devinant sous la longue chemise d’enfant toute raide son petit corps frais, Petit-Louis, excité, voulut la saisir.

Avec un cri aigu d’oiselle effarouchée, la petite se dégagea :

- Qu’est-ce qu’il te prend ? fit l’homme. L’enfant s’était jetée à genoux sur la carpette et, les mains jointes, récitait à haute voix :

« Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs… »

Petit-Louis était stupéfait ; mais, la prière achevée, son sang-froid lui revint. Il se pencha, happa la petite par les cheveux, la hissa sur le lit et la culbuta prestement.

- J’peux pas, m’sieu, j’peux pas, criait la petite en se débattant, les genoux joints. J’vous ai pas dit : J’connais. pas l’homme ! J’connais pas l’homme !

- Hein ! quoi ! Qu’est-ce que tu chantes ?

- J’connais pas l’homme, épargnez-moi, m’sieu, sanglotait la gosse, en rabattant sa chemise, j’connais pas l’homme !

Petit-Louis, en entendant ces supplications que l’accent paysan rendait burlesques, ne put s’empêcher de rire.

- Ah tu ne connais pas l’homme ? Et bien, je vais te le faire connaître, moi, l’homme !

- Non ! Non ! Et d’abord vous ne prendrez pas de plaisir avec moi ! Écoutez, Monsieur, laissez-moi causer, dites ! Si vous voulez passer une bonne nuit d’amour, je vais appeler ma copine, la Madelon qu’on l’appelle, elle couche avec son ami, juste à côté ; elle, elle connaît l’homme, sûr qu’elle le connaît, vous serez bien servi !

Déjà elle se précipitait, pieds nus, ouvrait la porte.

- Si tu ne reviens pas, qu’est-ce que tu prendras comme fessée.

- Pensez-vous que je vais me sauver en chemise ? Mes effets sont à côté de vous, sur la chaise !

Elle s’envola. Petit-Louis entendit confusément, dans la chambre voisine, une discussion où dominait une voix mâle et enrouée.

Enfin, la petite reparut, flanquée d’une maigre fille brune, à figure chevaline, démaquillée, en bigoudis, avec un peignoir à fleurs roses.

- J’veux bien passer un moment avec vous, uniquement pour être agréable à Marguerite qui n’a pas l’âge. Mais moi, comprenez-vous, Monsieur, c’est mon métier, hein, alors comme ça, si vous voulez user de moi, vous me ferez mon petit cadeau.

- Combien pour la nuit ?

- Si c’est pour un couché, je ne peux pas le faire à moins de cent francs.

- Une livre, gy ! répondit Petit-Louis, viens te mettre la viande dans les bannes, comme on dit aux abattoirs.

- Vous êtes boucher ?

- Non, je suis un mandataire aux Halles !

Cette déclaration d’identité donna confiance à la grande jeune fille ; jetant son peignoir, elle se glissa dans le lit, suivie de Marguerite qui se blottit sur le bord. La place fut bientôt moins restreinte, car Petit-Louis, déjà, attaquait la nouvelle venue sans lui laisser le temps de se reconnaître, et avec une telle impétuosité que la fille, malgré qu’elle en eût, ne put, sous son étreinte, retenir des plaintes. Sur le bord du lit, la petite, les mains croisées sur la poitrine, s’étonnait :

- Dites donc, si elle connaît l’homme, ma copine. Ah ! Elle le connaît, elle, l’homme.

Et comme Petit-Louis ne se lassait point :

- Dites alors, c’est ça, Monsieur, qu’on appelle une putain ! Ah ! Quelle pute que c’est alors, cette Madelon ! Quelle belle putain, alors !

Cependant, la Madelon, insouciante de ces appréciations, suivait une idée fixe. À chaque nouvel assaut qu’elle n’osait refuser par peur de mécontenter le client, Madelon répétait, inlassablement, entre deux hoquets :

- Je les aurai mes cent francs, dis, tu me les donneras mes cent francs ?

 

Au jour, Petit-Louis se réveilla, calé entre les corps tièdes des deux filles. Madelon faisait des rêves d’or ; Marguerite dormait en suçant son pouce, comme un nourrisson. Louis visa l’heure au bracelet-montre de la grande fille — onze heures — se souvint d’un rendez-vous d’affaires, se dégagea avec précaution, enjamba prestement une croupe anguleuse et rapidement s’habilla.

Comme il tournait le bouton de la porte, la grande fille se réveilla en sursaut et s’écria :

- Hé ! Dis donc ! Chéri, tu ne penses pas que tu vas t’en aller comme ça ? Viens m’embrasser, au moins, et puis où c’est que tu as mis mes cent francs ? Sur la cheminée ?

L’expression de Petit-Louis trahit le plus vif étonnement :

- Tes cent francs ?

- Oui, mes cent francs !

- Quels cent francs ?

- Fais pas le Jacques, j’suis pas d’humeur à rire après des nuits pareilles ! Tu parles d’un homme à passions ! Les cent francs que tu m’as promis pour ma peine.

- Moi, je vous ai promis cent francs ? Ça m’étonne beaucoup…

- Espèce de grand malhonnête, veux-tu me les donner tout de suite.

-… Tes cent francs ? Tiens ! Voilà où je les ai, répliqua Petit-Louis avec un geste d’une éloquence triviale peut-être, mais sans réplique.

- C’est comme ça ? hurla la fille. Et bien je vais te dire une bonne chose : si tu ne me donnes pas tout de suite mon cadeau que j’ai gagné, espèce de dégoûtant, j’appelle mon homme, et tu vas voir s’il te les fera lâcher, et en vitesse, mes cent francs. Espèce d’entôleur ! Voleur de femmes ! Mais à qui donc qu’on a affaire, à l’heure d’aujourd’hui ?

- Je vais vous le dire, Madame, répondit Petit-Louis avec une politesse affectée et en soulevant légèrement son mou gris perle pour se présenter plus noblement : Louis Lapipe, dit Petit-Louis, ancien B.D.A., ancien trav', « dangereux récidiviste », ancien transporté à Saint-Laurent-du-Maroni, Louis, dit l'« Inco ». Assez connu dans le milieu. Si c’est que votre homme a à me causer, vous n’avez qu’à lui dire que je l’attends au Bar des Mobiles, à deux pas d’ici, sans changer de trottoir ; vous pouvez même y ajouter que je serais très heureux de voir sa fine gueule et de lui botter le cul à ce grand feignant qui n’est même pas foutu de faire respecter sa dame, et de lui apprendre qu’avec les clients qu’on ne connaît pas, faut toujours se faire payer d’avance !

Ayant dit, Petit-Louis alluma une cigarette Maryland devant la fille médusée, salua, sourit, sortit dignement, et se rendit d’un pas égal au Bar des Mobiles, où il attendit loyalement un grand quart d’heure d’horloge, en sifflant un petit verre de blanc, puis un anis, puis un vichy-fraisette, tout en jetant un coup d’œil sur le Parisienque le patron lui avait aimablement communiqué.

Il accorda les cinq minutes de grâce, en gentleman, puis alluma un cigare « Patriotas » et s’en fut à ses affaires.

 

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