RÉCIT

5,90 euros - 128 pages

Parution le 25/08/2016

ISBN 978-2-35887-136-5

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

Dernières nouvelles du milieu

Michel ARDOUIN

Lors de sa carrière de voyou, Michel Ardouin a cotoyé tout un peuple de voyous, prostituées, gardiens de prisons..., le peuple des romans de Carco, de Cendras, de Simonin, de Léo Malet ou des films de Melville et d’Alain Corneau.

Ainsi, détenu à Poissy, il fait la connaissance de Chauffour, condamné à mort qui, une nuit, a entendu se monter la guillotine. Au petit matin, la porte s’est ouverte, le procureur a seulement dit « Chauffour, gracié » et la porte s’est refermée. Près de vingt histoires comme celle-là composent cette chronique sombre, parfois truculente. On y croise Pedro Caballero Linares, l’un des derniers à avoir franchi la frontière avec les franquistes derrière lui, et qui passera de la Légion étrangère à une carrière de braqueur ; Titi Pelletier, un voyou de Montreuil, dont Johnny Hallyday s’était entiché ; le Rouquemoute, issu d’une famille tzigane de Hongrie et dont la passion était de voler des DS. Un jour, il a volé la 4CV de la mère. C’est la première fois qu’on l’a vue pleurer. Elle a pris le fusil et s’est mise en quête du petit rouquin. L’histoire de Gina la Dingue, dingue à force de voir les clients monter avec la belle Michèle ou la grande Diane. Maurice Schoch, l’employé modèle d’une banque suisse qui a séduit les cadors du milieu français. Pierre Golzer, rescapé des camps, qui, lors d’une cavale, a peut-être croisé le docteur Mengele au Paraguay. 

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5,90 euros - 128 pages

Parution le 25/08/2016

ISBN 978-2-35887-136-5

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L' Auteur

Michel ARDOUIN

Michel ARDOUIN

Michel Ardouin est né le 13 décembre 1943 à Paris. Surnommé "Porte-avions", à cause de sa stature imposante (1,87 m et 120 kg) et de l'arsenal d'armes qu'il portait en toutes occasions, il est une figure emblématique du banditisme parisien des année 1970-1980, principalement connu pour son association avec Jacques Mesrine. Il meurt le 21 janvier 2014.

 

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Marny et Chauffour

 

 

Marny, un Antillais d’obédience Aimé Césaire, politique, pas droit commun, mais la République ne fait pas toujours la différence. Il s’est gauchisé et je ne sais pas pour quel délit il était incarcéré à la Santé.

Chauffour, un malfrat Lyonnais, pas très connu, sinon des services de police, mais ça ne devait pas être un bandit très dangereux.

Marny, à la Santé, s’est riflé avec un brigadier antillais. Ils ont décidé que le briscard enlèverait sa veste et qu’il entrerait dans la cellule de Marny pour se la donner à la loyale. Dans la bagarre, Marny lui a crevé un œil.

Chauffour a tanné sa mère pour qu’elle lui planque un calibre dans son colis de Noël. Un projet de barjot, faut vraiment ne pas avoir d’équipiers ni d’amis pour demander un service aussi con à sa propre mère. À la fouille, un brigadier s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de bizarre dans le colis. Bousculade, Chauffour arrive à attraper l’arme et tue le brigadier.

Chauffour est passé aux Assises, a été condamné à mort et transféré aux Baumettes à Marseille en attendant de se faire couper la tête.

Marny est également passé en jugement pour l’œil du briscard, mais je ne me souviens plus de sa peine.

Chauffour était à la Centrale de Poissy en 1977. J’y étais aussi. Il m’a raconté. Ils étaient deux au quartier des condamnés à mort, aux Baumettes. Une nuit, vers une heure du matin, il a entendu la veuve se monter. Il a eu du mal à m’expliquer l’état dans lequel il était. Haletant, en transpiration, le dos au mur. Il a entendu la cellule de l’autre s’ouvrir. Il les a entendus l’emmener. Puis sa porte s’est ouverte et le procureur a seulement dit : « Chauffour, gracié. » Et la porte s’est refermée.

Bien avant les quartiers de haute sécurité et les quartiers de sécurité renforcée, plus durs encore, il y a eu la prison de force de Beaune. Les tortures subies par les détenus de Beaune à l’époque des frères Garcia, matons pied-noirs, sont difficilement racontables. Les survivants des années soixante, comme René Damotte ou Titi Delavi ont été passés au jet glacé tous les soirs, dans leur cellule en plein hiver, et un tas d’autres amusements dans le même genre. Ce sont les habitants de Beaune qui ont demandé que la prison de force redevienne une maison d’arrêt ordinaire tant les méthodes de la pénitentiaire jetait le discrédit sur leur ville. La prison de force a été transférée à Mende, en Lozère. Quand un pays meurt économiquement comme Châteauroux après le départ des camps américains, on construit une prison centrale pour faire marcher un peu les affaires du bled.

Marny et Chauffour se sont retrouvés à la même époque à Mende. Après les frères Garcias, c’est Leleu qui est devenu le surveillant-chef. Pas meilleur, peut-être pire. Le système était toujours le même qu’à Beaune. Une trentaine de matons pour quatre à cinq détenus. Le rituel d’arrivée n’avait pas changé. Quand un détenu était transféré à Mende, tous les matons devaient être présents. Ils devaient se placer des deux côtés du couloir menant au bureau du surveillant-chef. Le détenu, portant son paquetage, devait passer au milieu des deux rangées de gardiens. Crachats, coups de pieds, coups de poings, jusqu’au bureau du chef. Quand le détenu y était, il s’entendait dire : « À peine arrivé et vous mettez déjà la merde, deux mois de mitard. » Imagine l’accueil pour les deux mecs, un briscard mort pour l’un, un borgne pour l’autre. Ce qu’ils ont enduré en cinq ans à Mende, le Christ ne l’a pas subi.

Les coups, plusieurs fois par jours, à n’importe quelle occasion. Les poignées de sel dans la gamelle, presque tous les jours. De temps en temps, un maton facétieux pissait directement dans la soupe et restait pour être sûr que le détenu la mangeait. Antoine Cossu, beau-frère de Francis le Belge est passé en transfert à Mende. Il m’a dit que Chauffour et Marny, quand ils entendaient la clef dans la serrure de leur cellule, se précipitaient sous leur lit comme deux bêtes peureuses. C’est ça qu’ils en ont fait, des bêtes peureuses. Un jour, Tony s’est adressé aux surveillants qui venaient de martyriser un des deux mecs : « C’est des êtres humains quand même, vous pouvez pas les laisser un peu souffler ? » Ils lui ont cassé un bras à Tony pour le remercier du conseil.

Comme je l’ai dit, j’ai connu Chauffour à Poissy. Il jouait très bien au ping-pong, mais il était encore un peu sonné. Quant à Marny, à la fin des années soixante-dix, il avait été transféré à Château-Thierry, prison pour les fous pas trop dangereux. Il ne parlait jamais à personne, marchait comme un zombie, en hochant un peu la tête, les yeux fixes et du mal à s’asseoir.

Jacques Manière

Au restaurant Le Pactole, il y a quelques années, sévissait Jacques Manière. Un grand chef. Gamelle exceptionnelle. Mais si tu demandais du sel ou du poivre au chef de rang, c’est M. Manière qui venait en personne à ta table te dire que ses plats étaient salés et poivrés dans la proportion qui convenait et que pour le sel et le poivre, tu pouvais repasser. Fallait te soumettre. Ce n’était pas tout, si tu allumais une cigarette après les hors-d’œuvres ou après l’entrée, il t’apportait l’addition. « Si vous fumez entre les plats, vous vous gâtez le goût et vous ne pouvez plus apprécier ma cuisine. »

Le restaurant tout au bout du boulevard Saint-Germain, presque arrivé à la Seine, a changé une ou deux fois de propriétaire.

C’est là que mes partenaires de l’époque, vers 84-85, M., J. et A. se sont donnés rendez-vous pour une livraison de deux kilos et demi de cocaïne.

Pas de portables en ce temps-là et le déroulement d’une opération se préparait à l’avance.

M., J. et le client devaient déjeuner dans ce restaurant, si tout se passait bien, A. arrivait avec la marchandise vers deux heures et demi, s’il y avait quelque anicroche, ils avaient le temps d’aller lui téléphoner d’une cabine et lui dire de ne pas venir.

M., J. et le client sont arrivés au restaurant à midi et demi pile. Ils se sont dirigés vers une table. La patronne est venue ; elle a tenu un langage un peu ésotérique pour eux : « Je suis Mme Durand. Mme Dupont est absente, je la remplace, mais comme c’est elle qui a reçu les réservations, vous pouvez m’appeler Mme Dupont. » Rien à comprendre.

Elle les a placés à une table, ils étaient les premiers clients. Vers une heure moins le quart, sont entrés les uns après les autres, déposés par des voitures qui ressemblaient à des voitures officielles, une trentaine de civils, qui avaient plutôt l’air de militaires, les cheveux à ras, les épaules larges et, aurait dit Édith Piaf, le regard d’acier.

Tous se sont placés quatre par quatre à toutes les tables sauf aux trois tables du fond. On se serait cru au mess. Il restait quelques hommes à l’extérieur.

M. et ses deux amis avaient commencé à manger, il était une heure et quart. Une voiture, officielle celle-là, s’est arrêtée devant le restaurant, un des hommes en frime devant le restaurant est allé ouvrir la portière arrière droite, François Mitterrand est sorti et est entré rapidement dans le restaurant. Il est allé directement s’installer aux tables du fond.

Quelques minutes plus tard, une autre voiture officielle, même chose que pour la première, mais là c’était Robert Badinter qui est allé s’asseoir à côté de François Mitterrand.

Encore trois voitures officielles, cinq personnalités ont rejoint la table du Président de la République.

Les fesses un peu serrées, les trois malfrats ont décidé de continuer à manger, la fuite se serait trop fait remarquer. Heureusement qu’ils étaient habillés classique, costume cravate et qu’ils avaient tous les trois les cheveux courts.

A. était un peu spécial. Parano question sécurité. On en riait quelques fois en sachant qu’il empêchait son fils de regarder la télé parce qu’il écoutait toutes les brigades importantes sur son scanner. On avait toutes leurs fréquences à l’époque.

Il est arrivé comme prévu à deux heures et demi de l’après-midi, il est venu s’asseoir avec ses amis ; M. lui a demandé : « Tu ne remarques rien ? » Il a jeté un coup d’œil autour de lui et a compris. M. lui a dit : « Pour un mec fana de précautions, pour une fois, tu marques mal. »

L’argent avait été compté avant et mis dans une sacoche semblable à celle d’A. où il y avait la came. L’échange s’est fait discrètement, A. s’est levé et est sorti.

Cinq minutes plus tard, M. a demandé l’addition. Mme Dupont Durand s’est étonnée. « Vous voulez régler ? » « Ben oui. » Elle a apporté une addition de six cent vingt francs en disant : « Vous ne devez pas être des mêmes brigades, on m’avait demandé de réunir toutes les additions. »

M. a jeté sept cent francs sur la table. Ils sont sortis, M. et J. ont accompagné le client à un taxi et sont retournés à leurs affaires.

Ce n’est pas tous les jours que tu peux vendre deux kilos et demi de coke à cinq mètres du Président de la République et du Ministre de la Justice.

Pedro

Pedro Caballero Linares devait avoir dans les 20 ans au début de la guerre civile. C’est sûr qu’il l’a faite, cette guerre pourrie. Il racontait qu’il était l’un des derniers à avoir passé la frontière avec les franquistes au cul.

Le camp d’internement, ça lui a pas plu, au galicien. S’est arraché pour s’engager dans la Légion étrangère. La Légion non plus, ça lui a pas dit grand-chose, alors il a déserté et il ne lui est plus resté que la soupe populaire ou la délinquance.

Toute sa vie, il a mélangé Jésus-Christ et Staline. Alors il a mixé résistance contre les fascistes occupants et le banditisme. Il s’est équipé avec une bande de l’époque, moitié délinquants professionnels, moitié mecs qui sans la guerre ne se seraient jamais mouillés.

Avec Jean Auge et quelques autres, ils ont attaqué un convoi allemand qui ramenait de Grenoble les pillages de plusieurs synagogues.

Un beau partage, le braquage. Des chandeliers, des coupes, les objets du culte, le tout en jonc massif. Un bahut entier.

Une fois son fade récupéré, sans famille, sans amis de confiance, il a enterré son butin dans un terrain vague dans la banlieue de Lyon.

Deux ans et demi plus tard, après quelques aventures, allant chercher son or, il a retrouvé un immeuble de quatre étages à la place d’un terrain plus vague du tout. Toujours été scoumounard Pedro.

À la libération, il est monté avec une équipe cambrioler un stock de tickets de pain dans une mairie, immédiatement distribués gratuitement à des affamés de la population. C’est son côté Robin des Bois communiste à Pedro. Ses équipiers s’étaient fait faire marron peu de temps après et avaient pris six mois chacun avec sursis, une peine de principe en ces temps troubles où la pénitentiaire n’avait même pas de quoi payer des uniformes à ses matons qui marchaient en civil avec un brassard.

Pas inquiet pour ça, Pedro. Six marqués avec sursis, ça ne mérite même pas un mandat d’arrêt.

Vers 45, il fléchait avec Henri Regef, qui sera plus tard surnommé le colonel des Lyonnais. Pedro avait monté une petite entreprise de fabrication de postes de T.S.F et Regef avait un petit bouchon Lyonnais où Pedro prenait son petit déjeuner tous les matins.

La guerre était terminée, et à part la délinquance sauvage style braquage désespéré façon Pierrot Loutrel, il n’y avait que les trafics qui marchaient, et c’était pas trop leur truc aux deux arcans.

Un matin, Regef s’est plaint d’avoir des pneus nases sur sa voiture qui avait déjà dix piges. Pedro l’a envoyé chier. « Je suis pas voleur de pneus, tu me prends pour un manouche, je vais les acheter tes pneus. » Mais côté oseille, ça brillait ni pour l’un, ni pour l’autre ; alors le lendemain, à l’aube, ces anciens champions de l’attaque à main armée sont partis voler des pneus.

Cinq heures du mat, un casse de ferraille, quatre pneus presque neufs chargés dans la Maurice-Léon Bollée de 1935 de l’Espagnol, Regef fait un dernier tour. Derrière une espèce de porte en palissade, un monceau de métal verdâtre. « Regarde Pedro, il y a des tonnes de cuivre ! » Là, le galicien se met en pétard. « Tu les as, tes pneus ! On va pas faire ferrailleur maintenant. On se casse. »

Le lendemain matin, quatre pneus montés sur la voiture de Regef devant le rade, Pedro à table en train de boire son café et son acolyte derrière le comptoir lit le journal. D’un coup, il fait : « ARHH ARRH ARRH ! » Il jette le journal, son bras se plie, la main va sur son cœur, il s’assied et râle vers Pedro : « Le journal ! Regarde ! »

L’article disait : « Vol dans une fonderie, des cambrioleurs amateurs volent des pneus et laissent sept tonnes d’or brut.»

Toujours été scoumounardPedro.

J’ai connu Regef à l’époque de l’affaire Ben Barka, il tenait un rade de voyous rue Rochechouart, je m’en souviens parce que Figon, qui sera exécuté dans l’affaire par un journaliste lui proposant de l’argent pour le photographier et qui l’a photographié à bout portant avec une arme de poing, passait discrètement au bar cherchant un peu d’aide. Regef n’a jamais pu tenir un verre d’une main et servir à la bouteille de l’autre main ; séquelle des sept tonnes d’or brut.

Son affaire de tickets de pain, il n’y pensait plus, Pedro, occupé qu’il était à remonter ses billes. Mais il l’a rattrapé, le casse de la mairie.

Il va tomber sur un juge d’instruction plutôt à droite, pas un des sections spéciales, ceux-là qui pendant l’occupation ont fait le jeu des Allemands et même plus, mais quand même, il va considérer Pedro comme un terroriste dangereux, lui faire une instruction pourrie ; et là où les autres ont pris six mois avec sursis, il va se manger dix ans ferme. Justice à facette.

Je l’ai connu en 65, Pedro, chez Titin Franschesqui, au bar Le Fourcroi, un tapis où jamais un nave n’a mis les pieds. Que du voyou, et du beau mec. Toute l’aristocratie du milieu y défilait. Pedro était équipé avec le petit Paul le Niçois. Est-ce par instinct que Pedro a refusé de monter avec son ami sur un gros braquage en Suisse, ou pour une autre raison ? Toujours est-il que les condés helvètes les ont piégés et que le petit Paul s’est fait tuer les armes à la main. Les policiers suisses, ça tire facile.

Dans ces années-là, des Français avaient braqué le casino de Lugano. Belle affaire, d’autant plus belle qu’elle était refaisable. Rien de changé, aucune protection supplémentaire. Ils sont donc partis pour faire un doublé, un an jour pour jour après le premier braquage. Bon anniversaire les mecs, c’est encore nous.

Ils se sont arrêtés en Suisse pour gaméler convenable avant le boulot. Mais Predro, qui avait les yeux partout, a vu une petite fenêtre ouverte au premier étage d’une banque. « Regarde ! Arrête-toi cinq minutes, je vais voir si ça communique avec la banque. » Il grimpe le long d’une gouttière et arrive à accéder à la fenêtre. Il en ressort dix minutes après, redescend, choppe ses associés, il bafouille : « Des sacs de pommes de terre avec plein de billets dedans, même pas dans les coffres. » L’histoire est vraie. Tous les quatre ans, un des douze gérants d’agence était prévenu qu’il devait rester après le départ du personnel. Tous les vieux billets de toutes les succursales devaient être rassemblés dans une agence et y rester une nuit avant d’être portés à la maison mère pour y être brûlés.

C’était après le dîner, bien mangé, bien bu, ils sont allés voler une voiture pas assez loin, le temps de la mettre en place, elle était déjà signalée et les condés suisses sont arrivés.

Pas de commencement d’exécution, pas d’armes, elles étaient dans une autre voiture, un ami ira chercher cette voiture un peu après l’arrestation, peut-être que les Suisses n’ont pas voulu faire de la publicité à l’affaire, ils ont tous pris deux mois de placard et ont été expulsés. Ça semble inventé mais l’historie est vraie.

Il a fait la came, Pedro, mais dans une affaire embrouillée où il a encore casqué le coup. On a dit beaucoup de choses sur cette affaire, le résultat, c’est que son partenaire fêtait son premier milliard en 67 dans un palace de Francfort pendant que Pedro passait du placard à l’assignation à résidence dans un village isolé en tant qu’étranger fiché anti-franquiste.

La came encore, mais cette fois sur l’Amérique du Sud, est-ce qu’il a été invité parce qu’il parlait parfaitement l’espagnol ou pour d’autres qualités, va savoir ? Mais il a été le seul arrêté, par une brigade spéciale ; la branche secrète de l’aviation, brigade qui à force de s’occuper de la came avait eu assez de contacts avec les brigades des stups des U.S.A. et qui touchait de grosses enveloppes, encouragement des gringos pour que le travail soit bien fait.

Il a été bien fait, le travail. La caserne de l’aviation, à environ quarante kilomètres de Buenos Aires, avait récupéré beaucoup d’anciens nazis comme instructeurs. Ils l’ont d’abord dérouillé grave, mais ça, c’est la routine pour toute arrestation, là-bas. Puis ça a été la gégène, et pas qu’un moment. Il refusait toujours le dialogue sur ses complices, alors ils l’ont pendu, le nez à ras du niveau, dans la fosse à merde d’une caserne de deux mille hommes. Vingt-quatre heures, il y est resté. Il me racontait qu’il y avait des araignées blanches, grosses comme le poing, qui lui courraient sur la figure, même pas dans le dictionnaire, il les avait retrouvées, ses araignées, une espère sûrement très rare à ce qu’il disait. Il a continué à se battre, ils lui ont foutu la paix une journée, et le lendemain matin, à 5 heures ils sont venus le réveiller dans sa cellule, un aumônier a voulu lui donner les derniers sacrements, le galicien l’a envoyé balader, qu’en aurait pensé Staline, qu’il se commette avec un curé, associé de Franco dans la Reconquista. Ils l’ont tiré dans une petite cour, mis au mur, cinq soldats l’arme au pied, pendant qu’ils lui bandaient les yeux un civil lui a demandé s’il voulait enfin parler, il l’a envoyé chier. Les cinq coups de feu sont partis comme un seul après le commandement et Pedro vivait toujours. L’aumônier était un faux et les balles étaient à blanc. Il finira, sans balancer personne, par reconnaître pour lui seul, après les conseils d’un avocat qui pouvait négocier une peine pas trop grosse s’il donnait un tant soit peu d’informations à la justice argentine. C’est marrant, dans les pays latins, les différentes polices sont très dures, passages à tabac obligatoires et justice d’une grande intégrité en ce qui concerne les droits communs. J’ai vu plusieurs fois des magistrats colombiens ou argentins obliger le prévenu à porter plainte pour les sévices policiers.

Sa peine accomplie, il est revenu en France ; quelques bricolages, quelques amis qui l’ont un peu aidé à se remonter, mais dans ce milieu, les époques changent, les sources d’oseille aussi, celui qui ne sait pas s’adapter à de nouveaux parcours est cuit.

Une embellie pourtant, un ami à lui, escroc argentin de classe l’a invité sur un beau parcours. Pas spécialement son truc à l’Espagnol, mais pas les moyens de faire le difficile. Une grosse arnaque aux banques. Il s’agissait, pour une vingtaine de malfrats de toutes nationalités de changer des chèques certifiés de la « Chase Manhattan Bank » chacun dans une capitale différente, à la même heure, le même jour.

Ils lui ont filé l’oseille à Pedro, mais ils l’ont bloqué dans le sas. Il a mis les mains sur la tête et a attendu tranquillement les lardus.

J’ai retrouvé mon Pedro à Fresnes, dans un quartier de haute surveillance, vieilli, à la rue, pas de mandat, pas d’avocat, cuit.

Je lui ai pris un avocat, je l’ai fait venir dans la cellule à côté de la mienne, comme ça, je pouvais lui faire la gamelle et lui passer son assiette, et en promenade, j’essayais de lui redonner un peu de tonus.

Pedro, faut dire qu’en quarante ans de France, il n’a jamais pu perdre son accent. Il t’annonçait la mort d’un ami, on aurait dit Speddy Gonzales.

Il ne riait jamais non plus, sauf pour une histoire. Quand il avait fait ses dix ans à Lyon, sortant de l’isolement, il avait été classé coiffeur. À l’époque, les détenus ne se rasaient pas, c’est le coiffeur qui passait tous les deux jours et qui le faisait au coupe-choux. Pedro avait retrouvé un sale con qui avait balancé un de ses amis. Le jour où il a dû raser l’indic, il lui a coupé une oreille.

Entièrement coupée, et une fois l’oreille par terre, il l’avait écrasée soigneusement pour être sûr qu’on ne pourrait pas la lui recoller. Quand il était trop triste, je lui demandais de me raconter l’histoire de l’oreille. Et avec son accent à la Speddy Gonzales, au moment où il disait : « Ah, qu’il était drôle avec son oreille par terre », il éclatait de rire. Il était lucide sur sa vie, pour lui, ça avait été un ratage, puis il débordait, c’était la faute des fascistes, de Franco, de Mussolini, il s’était coupé des Espagnols de Paris, parce qu’il avait honte d’être un voyou, il a pris quatre ans cette fois-là.

On s’est retrouvé à la centrale de Poissy, il y a des destins qui sont faits pour se croiser ; sauf qu’il était à l’infirmerie annexe et moi en détention normale, mais on s’est vu plusieurs fois au parloir. Ce n’était pas Pedro qui allait vers ses racines, mais ses racines qui venaient à lui. Son frère, qu’il n’avait pas vu pendant quarante ans, faisait le voyage avec sa femme tous les mois. Pedro était fier de me montrer les photos de ses neveux qu’il n’avait jamais vus. Et puis il a eu en Espagne le pardon pour les républicains, libéré, son frère lui a trouvé une place dans une maison de retraite pour les anciens combattants des deux camps, et je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Il n’a jamais fumé, jamais vraiment bu, s’il était encore en vie, il aurait dans les 88 ans (NDLA : en 2002).

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