MÉMOIRES

19,90 euros - 256 pages

Parution le 23/02/2012

ISBN 978-2-35887-034-4

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

Guillotine sèche

René BELBENOÎT

Né en 1899, René Belbenoit est arrêté pour vol avec effraction en 1921 et astreint à la déportation à vie en Guyane. Il arrive au bagne en juin 1923. Après plusieurs tentatives infructueuses, il réussit à s’évader en 1935. Suivra une cavale de vingt-deux mois, en pirogue, à cheval mais surtout à pied, à travers mers, jungles, fleuves et montagnes, à l'issue de laquelle Belbenoit réussit à gagner clandestinement les États-Unis. Ses exploits et sa description de la vie des forçats sont publiés en 1938 sous le titre Dry Guillotine. La diffusion de son récit dépassera le million d'exemplaires. Il vaut au jeune forçat la célébrité et la sympathie de l'opinion américaine, tout en exacerbant le ressentiment des autorités françaises. Il devient citoyen américain en 1956 et meurt en 1959.

Pendant son séjour au bagne de Guyane, Belbenoit a été le compagnon de forçats célèbres (Dieudonné, Roussenq, Seznec...) dont il a raconté la vie dans des cahiers manuscrits. Son destin croise et recroise curieusement celui d'Henri Charrière, dit Papillon : ils seront tous deux consacrés aux États-Unis où, trente-cinq ans après Dry Guillotine, la première de Papillon, adaptation cinématographique du célèbre roman de Charrière, marquera pour ce dernier le début d'une notoriété mondiale. Au-delà de la controverse, parfois excessive, née dans les années soixante-dix sur la véracité des exploits d'Henri Charrière, il est communément admis que les aventures de Belbenoit firent partie de celles parmi lesquelles Charrière a effectivement puisé pour construire le héros de son roman.

À la lecture de ce livre, on songe aux pages les plus poignantes de la littérature concentrationnaire, du Souvenir de la maison des morts de Dostoïevski aux textes de Primo Levi ou encore À marche forcée de Slavomir Rawicz. Avant d’être un grand récit d’aventures, celles d’un homme seul au milieu d’un nature à la fois refuge et menace permanente, ce témoignage raconte la colonie pénitentiaire de Guyane, cette “guillotine sèche” qui constitue l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la République.

 

MÉMOIRES

19,90 euros - 256 pages

Parution le 23/02/2012

ISBN 978-2-35887-034-4

COLLECTION
DOCUMENTS

L' Auteur

René BELBENOÎT

René BELBENOÎT

René Belbenoît, né en 1899 à Paris et mort en 1959 en Californie, fut condamné à huit ans de travaux forcés au bagne et à l'expulsion en Guyane pour une série de vols. Emprisonné sur l'île du Diable, il passe à la postérité grâce au récit de son évasion et de sa cavale en Amérique. Il inspira notamment le roman Papillon d'Henri Charrière. 

FERMER

 

Emportée par la queue d’une tornade, telle qu’il en sévit dans la mer Caraïbe, une frêle pirogue indienne avait gagné l’île de La Trinité. À bord, selon le Trinidad Guardian, se trouvaient six Français affamés et presque submergés, six fugitifs qui, après dix-sept jours de navigation sur une mer démontée, avaient réussi à s’échapper de l’île du Diable, la colonie pénitentiaire de la Guyane française.

Poussés par la curiosité, plusieurs colons anglais et moi-même, nous descendîmes jusqu’aux casernes pour voir les évadés. Ils n’étaient pas en état d’arrestation. Dans chaque Anglais, si loin soit-il de sa terre natale, il y a quelque chose de « sportif » et le commandant du port traduisit l’opinion générale (sauf celle du consul de France) en déclarant : « Je n’ai pas l’intention de livrer ces pauvres gens au consul de France. Qu’il s’en arrache les cheveux si ça lui fait plaisir ! La Guyane française est une des hontes de la civilisation. Nous donnerons de quoi manger à ces évadés, nous leur trouverons un endroit où ils pourront se reposer, nous leur procurerons un meilleur bateau et nous les laisserons tenter de nouveau leur chance. »
Dans une pièce vaste et confortable, six hommes nous accueillirent avec des sourires pathétiques. Cinq d’entre eux étaient grands et taillés en hercules. On aurait pu les prendre pour des champions de boxe, des bûcherons canadiens ou des soldats de la Légion étrangère. Par la puissance de leurs muscles, par leur façon de vivre, par leur mentalité, c’étaient de véritables brutes. Le sixième, au contraire, surprenait par sa petite taille. Très mince, il mesurait à peine un mètre cinquante et pesait moins de quarante kilos. Mais dans ses yeux luisait un feu, attisé, ainsi que je devais l’apprendre, par quinze années de mort vivante, par quatre tentatives d’évasion manquées, par un désir presque forcené de réussir la cinquième ou d’y laisser sa peau.

Son seul bien consistait en un paquet emballé dans une toile cirée et renfermant treize kilos de feuillets couverts d’une écriture serrée : le récit détaillé de quinze ans de bagne, la biographie la plus extraordinaire, le document le plus étonnant qu’il m’ait jamais été donné de voir sur le crime et son châtiment.

Après avoir lu un certain nombre de chapitres, je me mis à bavarder avec cet homme. Je brûlais d’obtenir des renseignements sur son passé. Né à Paris le 4 avril 1899, René Belbenoit, à l’âge de vingt et un ans, était parti pour l’exil dans la plus célèbre colonie pénitentiaire du monde civilisé.
Cela ne me suffisait pas. J’étais frappé par le fait que René Belbenoit ne correspondait nullement à l’image que je me faisais d’un criminel, d’un forçat. Étape par étape, je retraçai son histoire, je remontai à son enfance, cherchant l’entrée du chemin qui l’avait conduit au fond de cet enfer.
Certains enfants deviennent plus tard des hommes à qui tout réussit, d’autres deviennent des épaves. Pourquoi ?
Papa Belbenoit, qui se maria sur le tard, était un brave homme, un très brave homme, me confia son fils. Il n’était pas peu fier d’avoir accédé, après de longues années de services, au poste de mécanicien en chef de la Compagnie du Paris-Orléans. Trois mois après la naissance de René, sa jeune femme, abandonnant mari et enfant, partit pour la Russie comme gouvernante dans la famille du Tsar. Elle estimait que le père de René faisait preuve de trop peu d’ambition en refusant un avancement qui l’eût enlevé au rapide qu’il aimait, au plaisir de le conduire avec une régularité d’horloge. Papa Belbenoit ne tenait pas du tout à cet avancement, il n’avait nulle envie de s’asseoir dans un bureau de surveillant et la mère, jeune, ambitieuse, autoritaire, quitta son foyer pour la Cour de Russie.
Papa Belbenoit passait quatre jours sur sept sur sa locomotive et le petit René fut confié à ses grands-parents qui possédaient un modeste restaurant non loin de la gare du P.-O. Jusqu’à l’âge de douze ans, René fut ni plus ni moins qu’un bon petit garçon français, pareil à tant d’autres. Il allait en classe, travaillait ferme et était toujours dans les premiers. Mais, lorsqu’il eut douze ans, sa grand-mère mourut et, cinq jours plus tard, son grand-père la suivit dans la tombe. Tout le monde déclara que le vieillard aimait tellement sa femme qu’il n’avait pu lui survivre bien longtemps.

À partir de ce moment-là, le garçon qui grandissait fut livré

à lui-même quatre jours sur sept jusqu’à ce qu’un de ses oncles vînt se fixer à Paris et prît la direction d’une boîte de nuit, place Pigalle, le Rat Mort, cabaret appelé à connaître la célébrité. Son oncle emmena René vivre avec lui dans son appartement au-dessus du restaurant. Dès la fin de la journée et toute la soirée, René était employé par son oncle comme garçon de courses. Il n’avait que treize ans mais il n’en devait pas moins rendre beaucoup de services. Le Rat Mort était fréquenté par des actrices et des demi-mondaines vêtues de robes somptueuses et couvertes de bijoux. Montmartre était le grand centre des réjouissances parisiennes. Les plus connus d’entre les fêtards d’Europe, les femmes les plus convoitées et les plus richement entretenues fréquentaient chez son oncle. Mistinguett, le baron Maurice de Rotschild et bien d’autres personnalités masculines ou féminines se donnaient rendez-vous au Rat Mort et y dépensaient sans compter, si bien que René Belbenoit ne fut pas long à toucher plus de pourboires en une semaine que son père ne gagnait en trois mois.

« Je n’ai jamais vu autant d’argent ! Me dit Belbenoit. Je n’ai jamais vu dépenser avec autant d’insouciance. Tous les gens que j’avais connus, tous ceux que mon père, mon grand-père et ma grand-mère avaient connus, travaillaient dur et ne dépensaient guère. Pour eux, l’argent ne s’obtenait pas sans mal et ils se privaient de bien des douceurs pour faire des économies. Ainsi, à treize ans, je fus amené à contempler un monde bien différent, une société surprenante où les gens ne travaillaient pas, avaient tout l’argent qu’ils voulaient, ne se refusaient rien, dépensaient comme des fous, vivaient au milieu des bouteilles de champagne, des étoffes de soie, des parfums, des bijoux, bref menaient une existence qui me laissait pantelant. »

Les occupations nocturnes du jeune garçon ne lui permettaient pas de déployer beaucoup d’ardeur dans la journée. En classe, il lui arrivait souvent d’avoir envie de dormir et, lorsqu’il ne somnolait pas, il s’insurgeait à l’idée de poursuivre des études qui, en mettant les choses au mieux, le conduiraient à entrer en apprentissage dans une maison de commerce où il ne gagnerait qu’une petite partie de ce qu’il gagnait déjà au Rat Mort. Lorsqu’il eut quinze ans, son oncle finit par épouser ses vues. Chargé de transmettre des lettres d’amour ou de ménager de galantes rencontres, René s’était toujours fort bien acquitté de sa tâche et la réussite de ses diverses missions avait sans doute été pour beaucoup dans la prospérité grandissante du cabaret. Les noctambules et les demi-mondaines appréciaient à leur juste valeur les services rendus par le jeune garçon.

Cependant, Papa Belbenoit se montra très mécontent lorsqu’il apprit à quel genre d’activité se livrait René. Il désirait que son fils fît d’abord de bonnes études et reçût ensuite un enseignement technique. Il voulait faire de lui un cheminot. Un jour, quand il serait trop vieux pour travailler, il prendrait sa retraite et René conduirait à son tour un rapide du P.-O. Papa Belbenoit et l’oncle Belbenoit eurent une violente querelle et René resta longtemps sans revoir son père.

Les après-midi, quelques clients se réunissaient au Rat Mort pour y battre la carte ou jouer aux courses. René portait l’argent des paris chez les bookmakers et lorsque les clients avaient gagné il touchait des pourboires considérables. Un beau jour, un certain nombre de ces clients annoncèrent qu’ils avaient des renseignements confidentiels et qu’ils allaient miser plus gros que d’habitude sur un « toquard », un cheval qui rapporterait du vingt contre un s’il gagnait.

« Autant jeter son argent par la fenêtre », dit un de ses camarades à René qui se rendait au champ de courses avec une liasse de billets. « Ne fais pas l’imbécile ! Mets l’argent dans ta poche. Ne le place pas. Ce cheval-là tombera sûrement ou se classera dernier… et la somme t’appartiendra au lieu d’aller aux bookmakers ! »

René compta l’argent. Le montant des paris s’élevait à deux mille deux cents francs. C’eût été trop dommage de faire cadeau d’une telle somme à des gens qui s’étaient déjà suffisamment enrichis comme cela. René empocha l’argent et n’alla pas au champ de courses.
Par malheur, le mauvais cheval gagna. « Je ne retournai pas au Rat Mort ce soir-là, me dit René. Il m’aurait été impossible de rembourser avec mes économies les paris à vingt contre un et je n’avais pas le courage d’aller trouver mon oncle pour lui dire qu’au lieu de placer l’argent de ses clients je l’avais délibérément gardé. Toute la nuit j’errai dans les rues de Paris cherchant un moyen de me sortir de cette impasse. Au petit jour, je finis par imaginer une solution. Je n’avais pas placé l’argent, c’était malhonnête, mais je possédais encore le montant des paris et j’avais assez d’argent de côté pour verser aux clients le double de ce qu’ils avaient misé. Mettant mon projet à exécution, je retournai au Rat Mort et me faufilai à l’intérieur par une porte qui donnait derrière. Je m’efforçai d’expliquer à mon oncle ce qui s’était passé. Il me regarda avec des yeux de tigre, me donna un coup-de-poing sur la tête et me frappa avec un gros trousseau de clés. Je m’enfuis pour échapper aux coups et ne plus l’entendre me traiter de voleur. J’étais hébété par la catastrophe qui venait si brutalement de s’abattre sur moi. »


Ce jour-là fut aussi une catastrophe pour le reste du monde. Les rues de Paris s’emplirent soudain de groupes anxieux qui lisaient et commentaient les nouvelles. « La guerre ! » cria au jeune Belbenoit un de ses anciens camarades d’école qui se précipita vers lui un journal à la main. « On va se battre contre les Allemands. La guerre a été déclarée ! Mon frère est déjà parti rejoindre les volontaires. Regarde ! » fit-il en montrant l’extrémité de la rue.

« C’est là que s’inscrivent les volontaires. Regarde comme la file augmente vite ! »
Les deux camarades se dirigèrent vers le bureau d’enrôlement installé en hâte. Alors, presque en tête de la rangée d’hommes, René aperçut son propre père. Sa tenue de cheminot soigneusement repassée, les boutons bien astiqués, il tranchait sur les autres volontaires. Pour un peu, on l’eût pris pour un général. René s’approcha pour lui demander son pardon. Il ignorait si son père était au courant de la faute qu’il venait de commettre, mais il était bien décidé à tout lui raconter, à lui promettre de retourner à l’école, de travailler dur et de se conformer à ses vœux.

« Va-t’en ! » s’exclama papa Belbenoit tandis que son fils essayait de se cramponner à sa manche galonnée d’or. « Va-t’en, voleur ! »
« Les hommes alignés les uns derrière les autres se retournèrent tous pour me regarder », me raconta René. « Mais mon père, le visage contracté par la colère et le chagrin, continua de regarder droit devant lui. Je crois qu’aucun des volontaires ne se rendit compte que nous étions le père et le fils. Je m’éloignai aussi vite que je pus. »

Deux jours plus tard, du balcon d’un petit hôtel, René Belbenoit vit des soldats défiler dans la rue et se rendre à l’endroit où les attendaient les camions chargés de les emmener au front. Papa Belbenoit marchait à la tête d’une escouade. Les épaules rejetées en arrière, le regard lointain, il se tenait très droit. Ce n’était plus le mécanicien du rapide qui passait là.

« Je le regardai de dos jusqu’à ce qu’il se confondît dans le flot des soldats, me dit Belbenoit d’une voix douce. Alors, je me sentis seul, très seul. Je ne pense pas que dans tout Paris, où tant de gens apprenaient à connaître la solitude, un jeune garçon se sentit aussi abandonné que moi. »
Moins d’un mois plus tard, Belbenoit s’engageait à son tour.

« Je n’avais pas dix-huit ans, me confia-t-il, mais je me redressai de toute ma taille et bombai le torse. Le sergent recruteur avait grand besoin d’hommes et ne se montra pas trop curieux. On me demandait seulement de pouvoir manier un fusil. »
L’armée française possédait une arme appelée fusil-mitrailleur. Ce fusil pesait treize kilos et, grâce à vingt chargeurs circulaires, tirait des balles à une cadence accélérée. À l’instruction, Belbenoit fit montre d’une adresse peu commune dans le maniement de cette arme et, avant de monter dans le train qui emmenait les jeunes soldats au front où la bataille faisait rage, il se vit confier un fusil-mitrailleur dernier modèle et eut deux servants sous ses ordres. L’un de ceux-ci portait les munitions et la moitié du fusil tandis que l’autre, un ouvrier mécanicien, assez âgé pour être le père de Belbenoit, portait l’autre moitié et, pendant le tir restait tout près de l’engin afin d’en réparer le mécanisme chaque fois qu’il se détraquait.
« La guerre fut terrible, déclara Belbenoit, mais, évidemment, ce ne fut rien à côté de ce que j’ai enduré depuis. J’y jouai un rôle analogue à celui de milliers de soldats inconnus, combattant selon les instructions reçues, montant à l’assaut quand on nous en donnait l’ordre, mort de peur, la plupart du temps, à la pensée de ce qui risquait de me dégringoler sur la tête, me demandant quand mon tour allait venir. Je m’efforçais de ne pas considérer isolément les hommes que je tuais. Je prenais ma course et laissais leurs cadavres derrière moi sans détourner la tête. Nous entrâmes en Belgique. De nouveaux renforts venaient constamment combler les vides. Devant Roulers, que nous nous préparions à reprendre aux Allemands, je reçus mes galons de caporal du 40e régiment.

Cinq heures plus tard, nous apprîmes que l’on avait proclamé l’armistice. »
Ayant suivi l’armée d’occupation en Allemagne, Belbenoit lut un avis collé au tableau d’affichage du camp de Cologne. On demandait des volontaires pour l’armée d’Orient. Il fut nommé sergent au 2e régiment de tirailleurs, le régiment arabe, et partit pour la Syrie. À Alexandrette, après la prise d’Alep, il devint sergent-chef. Vers le milieu de 1920, il fut pris par les fièvres et on le renvoya en France. Sur les quatorze soldats qui s’embarquèrent avec lui, cinq seulement survécurent et atteignirent Marseille.

On le dirigea sur l’hôpital Percy, à Clamart. Pendant sa conva-lescence, il fit la connaissance d’une jeune infirmière dont il tomba éperdument amoureux. Renée et René. Les deux jeunes gens décidèrent de se marier dès que René aurait été démobilisé et aurait trouvé un emploi. À la fin du mois de février 1921, Belbenoit quitta l’hôpital. Il se rendit aussitôt au centre de démobilisation.

« Sous l’habit militaire, presque tout le monde peut avoir du chic, me déclara Belbenoit. Riches ou pauvres, nous avions tous le prestige des épaulettes, des boutons de cuivre, des tuniques bien ajustées. J’étais un peu comme le geai paré des plumes du paon. J’étais fier de mon uniforme de sergent-chef de l’armée d’Afrique. Coiffé d’une jolie chéchia rouge, la poitrine ornée de trois décorations, Renée me trouvait grande allure. La mine conquérante, j’allai me présenter aux autorités chargées de la libération des soldats. Après avoir ôté mes trois décorations de ma tunique, je les enveloppai dans un morceau de papier et j’enfouis le tout dans la poche d’un pantalon gris mal taillé que me remit un sergent de l’Intendance. J’étais désormais en possession d’un complet Abrami, cadeau du gouvernement français à tous les soldats qui ne s’étaient pas fait tuer. La veste grise m’allait encore plus mal que le pantalon. Le sergent me déclara que la veste et le pantalon valaient vingt-deux francs et que si je n’en voulais pas, j’avais le droit de toucher une somme équivalente. Nombre de richards prirent les vingt-deux francs et sablèrent le champagne avec. Leurs tailleurs leur avaient fait toute une collection de complets bien coupés, mais moi, je n’avais ni tailleur, ni argent à dépenser en vêtements. Je me contentai donc du complet Abrami. »

Ainsi, à vingt et un ans, Belbenoit redevenu civil, se mit de nouveau à errer dans les rues de Paris. Il passa sa première nuit dans un petit hôtel. De bonne heure le lendemain matin il partit à la recherche d’une situation. On eut beau lui dire qu’il ne trouverait rien de reluisant, il n’en remplit pas moins une certaine quantité de demandes d’emploi. À la fin de chaque journée, il allait chercher Renée à l’hôpital et avait l’impression d’être un clochard.

« J’étais écœuré de ne pas trouver de travail et j’avais peur que Renée ne me considérât d’un autre œil sous mon complet Abrami. Oui, je craignais qu’il ne lui vînt à l’idée d’avoir fait une mauvaise affaire. Mais il n’en fut rien. Elle me remonta le moral, me disant que j’étais loin d’être le seul démobilisé en quête d’une situation, me conseillant de prendre patience et m’assurant que tout finirait par s’arranger. »
Pourtant, dix jours passèrent et René n’avait encore rien. Il avait dépensé tout son argent, toutes ses économies de soldat. Ayant appris qu’un restaurateur de Besançon avait besoin d’un plongeur, il se rendit en hâte dans cette ville. Huit francs par jour, la nourriture et le logement, c’était tout ce que le patron de René pouvait lui offrir. Pendant dix jours, Belbenoit travailla dans la cuisine saturée de vapeurs, s’astreignant aux plus sévères économies pour avoir un peu d’argent devant lui. Le soir du onzième jour, il découvrit que le tiroir-caisse du restaurant contenait une assez grosse somme.
« Je regardai les quelques francs que j’avais réussi à mettre de côté en suant toute la journée, me dit Belbenoit. Ils ne m’auraient même pas permis de vivre pendant une semaine. Dès que le restaurateur eut le dos tourné, je plongeai la main dans le tiroir ouvert et je m’emparai d’un portefeuille que je dissimulai dans ma chemise. À la porte, il y avait une motocyclette. Je l’enfourchai et, toute la nuit, je roulai sur la route nationale. Au matin, j’abandonnai ma machine à l’entrée de Paris et, avec quatre mille francs en poche, je commençai une tournée dans les magasins. J’achetai deux complets de bonne qualité et les fis retoucher jusqu’à ce qu’ils m’allassent parfaitement. J’achetai aussi des chemises, des cravates, des chaussettes, des caleçons, des chaussures, un chapeau et une valise dans laquelle je mis tout ce que je n’avais pas sur moi.

J’allai voir Renée et tous deux nous rîmes comme nous avions ri lorsque j’étais à l’hôpital. Elle paraissait enchantée que j’eusse trouvé un emploi. Je m’étais débarrassé de mon horrible complet Abrami et, à entendre Renée, j’étais charmant dans mes habits neufs. Elle me déclara que le lendemain j’irais chez elle faire ma demande en mariage à ses parents. Mais j’avais peur. Ma faute me pesait de plus en plus lourd sur la conscience. J’avais commis un vol, j’étais un voleur ! La police devait déjà me rechercher. Je ne voulais pour rien au monde que Renée fût mêlée à cette turpitude. Elle ne devait pas savoir que j’étais un voleur. Pendant deux jours, je demeurai terré dans ma chambre d’hôtel. Le troisième jour, j’écrivis à Renée pour lui dire qu’on m’appelait hors de Paris et, filant à la gare, je pris un train pour Nantes. Dans mon compartiment de troisième classe, j’essayai de passer aussi inaperçu que possible. »

À cette époque Nantes, d’après Belbenoit, était une ville élégante où l’argent coulait à flots. Muni de son livret militaire des plus élogieux, René se rendit à un bureau de placement dont la clientèle était fort distinguée et, moins de trois heures après son arrivée, il était engagé comme valet de chambre au château Ben Ali qui appartenait à la comtesse d’Entremeuse.

« Lorsque je fais un retour en arrière sur cette période de ma jeunesse, me confia Belbenoit à la caserne de La Trinité, lorsque je regarde par-dessus les années de châtiment et de régénération que j’ai traversées, je me demande si ce fut bien là le tournant de ma destinée. Je ne le crois pas. Je crois que mon destin a été marqué le jour où ma mère a quitté mon père et est partie pour la Russie.

Au château, j’aurais pu travailler pendant longtemps dans le confort et la dignité. J’aurais même pu faire oublier complètement mon histoire de Besançon et épouser Renée. La comtesse d’Entremeuse était une patronne sympathique. Chez elle, personne n’était écrasé de besogne. Les domestiques avaient fréquemment l’occasion d’aller se reposer sur la plage ou dans les endroits fréquentés par l’aristocratie. Mais je trouvais que passer mes jours comme larbin dans cette maison élégante et porter la livrée était une pénitence bien désagréable. Plus j’allais, plus j’étais mécontent de mon sort.
J’étais au château depuis un mois quand je vis sur la coiffeuse de la comtesse un écrin de cuir rouge où étaient enfermées ses perles. Je vis aussi une liasse de billets apportés au château pour régler les gages des domestiques le lendemain.

Je pris l’argent et les perles, j’allai me changer et sautai dans un train pour Paris. Le lendemain matin, en sortant du bureau de poste où j’avais écrit à Renée de venir me retrouver en cachette, je fus encadré par deux inspecteurs en civil. J’étais arrêté… »

« Telle fut l’histoire de ma jeunesse », me dit Belbenoit en refaisant le paquet de notes et de documents qu’il avait rapporté du bagne.
De la Galerie des Voleurs, il fut traduit en justice et condamné à huit ans de travaux forcés en Guyane. Peu de temps auparavant, deux hommes avaient eu à répondre de crimes plus graves devant le même tribunal : Galmot, le député de la Guyane qui avait machiné le fameux scandale des Rhums et avait été accusé d’en avoir tiré quatre millions de bénéfices, et Vilgrain, accusé d’avoir gagné plus de six millions de francs en livrant à l’armée française des fournitures de mauvaise qualité. Mais comme ces deux hommes avaient de nombreux avocats et des relations influentes, ils avaient été acquittés.

Deux gardes robustes empoignèrent Belbenoit qui s’était mis à reprocher au Président du Tribunal son manque d’équité et, le soulevant de terre, le conduisirent en un clin d’œil dans la salle d’attente des prisonniers. Là, ils le jetèrent par terre et lui administrèrent des coups de menottes sur les poignets. À moins de vingt-deux ans, René Belbenoit était déjà sur le chemin du bagne.
« Écoutez-moi, dis-je à Belbenoit, tandis qu’il achevait de sceller la toile cirée dont était enveloppé son paquet, ce manuscrit dans lequel vous retracez votre vie en Guyane française et les documents que vous en avez ramenés, pourquoi ne me laisseriez-vous pas les expédier aux États-Unis et vous trouver un éditeur ? Pour le moment, il n’est pas encore question pour vous de liberté définitive. Vous risquez de vous perdre en mer ou d’aborder dans un port où l’on vous arrêtera pour vous renvoyer à Cayenne.

Cette fois-ci, je réussirai, m’affirma Belbenoit. J’atteindrai les États-Unis et j’emporterai le manuscrit avec moi. »
Douze mois plus tard, je me trouvais dans la jungle de Panama. Devant moi, au beau milieu de la piste forestière que je suivais, je vis un petit homme armé d’un grand filet à papillons. Il s’arrêta et me regarda de l’air de quelqu’un qui ne sait s’il doit s’enfuir ou non. Je le reconnus.
« René Belbenoit ! M’écriai-je. Félicitations !
– Pas encore, me répondit-il. Panama n’est qu’à mi-chemin des États-Unis. Il m’a fallu un an pour arriver jusqu’ici !
– Où sont vos compagnons, ceux qui étaient avec vous à La Trinité ? Demandai-je.
– Je suis le seul qui soit toujours en liberté, m’annonça-t-il. Tout en observant cet homme frêle au visage et au corps ravagés, je ne pouvais m’empêcher de songer qu’au cours de l’année qui venait de s’écouler, année qui, pour moi et pour la plupart des autres personnes, avait été empreinte de calme routine, sa vie avait dû être un perpétuel cauchemar. Il lui avait fallu une année entière pour aller de La Trinité à Panama ! Nous nous assîmes devant son petit refuge de chasseur de papillons au toit couvert de chaume. Nous étions à bien des kilomètres de toute civilisation, à vingt kilomètres, me dit Belbenoit, du village chakoi où il vivait avec des Indiens primitifs. Je lui demandai de nouveau de me laisser emporter son manuscrit aux États-Unis.
– Vous ne pouvez continuer à traîner avec vous treize kilos de paperasses à travers l’Amérique Centrale, lui déclarai-je. Il vous reste encore à traverser Panama, le Costa-Rica, le Nicaragua, le Honduras, le San Salvador, le Guatemala et le Mexique, pays qui, aujourd’hui, surveillent leurs frontières avec des yeux de lynx. Vous n’avez pas de passeport. Vous êtes un évadé. Ce que vous essayez de faire est irréalisable. Laissez-moi donc emporter le manuscrit aux États-Unis. Je vous trouverai un éditeur. Vous avez là un document étonnant, un récit extraordinaire. Les éditeurs vous aideront peut-être à trouver une terre d’asile en même temps que la liberté.
– Je vous remercie encore, me dit-il avec beaucoup d’empressement, mais je crois que je réussirai. Je veux emmener moi-même mon manuscrit aux États-Unis. Les États-Unis sont la terre de la liberté, n’est-ce pas ? J’ai passé quinze années en enfer. S’il m’est donné d’atteindre les États-Unis, je serai peut-être en mesure de mettre un terme non seulement à mes propres souffrances mais à celles de milliers d’êtres humains. Si jamais l’on me reprend, si j’ai l’impression qu’on va me renvoyer à la Guyane, je vous expédierai le manuscrit… avant de me tuer ! »


Je pensais ne jamais revoir Belbenoit. Je pensais que son histoire de la cruauté de l’homme envers l’homme, cette histoire dont la rédaction lui avait coûté tant de peines au cours de quinze années de tortures, n’aurait pas d’autres lecteurs que moi, serait perdue dans la jungle ou au fond de la mer, destinées à être l’une ou l’autre le tombeau du fugitif. Or, je me trompais. Après vingt-deux mois d’efforts surhumains et d’aventures surprenantes, René Belbenoit finit par atteindre les États- Unis. Il franchit la frontière en loques, mais son manuscrit était sain et sauf sous sa couverture de toile cirée.

Son livre commence à son exil de la société et de la civilisation. C’est l’histoire du bagne, des îles Royale et Saint-Joseph, de Cayenne, la capitale d’une colonie du péché, l’histoire des libérés vivant comme des chacals, d’hommes rendus fous par la solitude dans des cachots obscurs, d’une existence plus terrible que la mort, de morts plus affreuses que celles qu’on invente dans les romans.
Âgé de trente-huit ans, d’une maigreur effroyable, presque aveugle, toutes ses dents tombées, rongé par le scorbut et miné par les fièvres, René Belbenoit n’a peut-être plus beaucoup d’années

à vivre. Il ne souhaite qu’une seule chose, il espère de tout son cœur que la publication de son livre amènera enfin la France à supprimer le bagne de la Guyane, à ne plus y envoyer d’êtres humains endurer les souffrances de la Guillotine Sèche.

WILLIAM LA WARRE,
Membre de la Société Royale de Géographie.
The Harvard Club
New York City
Noël 1937


1.

 

 

 

La prison centrale où les forçats sont rassemblés avant de s’embarquer pour la Guyane se trouve à l’île de Ré, non loin de La Rochelle. Les condamnés sont acheminés vers cette ville dans des wagons cellulaires composés d’étroites cellules de 90 centimètres sur 1 m 20. Chaque cellule, munie d’un petit banc et d’un panneau à glissière par où l’on passe la nourriture sans être obligé d’ouvrir la porte verrouillée, est occupée par un prisonnier dont les pieds sont solidement enchaînés. Dans chacun des wagons trois gardiens armés se tiennent en permanence. Ces wagons, accrochés à des trains de voyageurs ou de marchandises, sont expédiés de tous les points du pays et dirigés sur La Rochelle. Ils s’arrêtent en route et chargent les hommes destinés à subir les horreurs de la déportation dans la colonie pénitentiaire de l’Amérique du Sud.

Après deux jours passés en prison, je fus conduit à Besançon pour y répondre d’un vol que j’avais commis au buffet de la gare : mon premier pas sur la pente du crime. Le tribunal m’infligea un an de prison. Ma comparution devant ces juges ne fut qu’une simple formalité et ma condamnation vint se confondre avec mes huit ans de travaux forcés.

Lorsque le wagon cellulaire commença son voyage zigzagant dont La Rochelle devait être le terme je m’en trouvais l’unique occupant. De chaque côté de l’étroit couloir s’alignaient dix cellules. Enchaîné dans l’une d’elles, je restai plongé dans une solitude complète. Après Besançon, mon premier arrêt fut Arbois, la ville où habita Pasteur. Deux des gardiens se rendirent à la prison et en ramenèrent un forçat qu’ils enfermèrent dans une cellule juste en face de la mienne, de l’autre côté du couloir.
« Silence absolu ! Ou je vous ferme les panneaux au nez et vous étoufferez là-dedans ! » glapit l’un des gardes. Sur ce, il se rendit
à l’extrémité du wagon et rejoignit ses compagnons occupés à préparer leur repas.
J’engageai aussitôt une conversation à voix basse avec le nouveau venu. Son visage, pour autant que j’en pouvais juger dans l’encadrement du panneau, était dur et sillonné de rides profondes. L’homme s’appelait Gury et avait été condamné à cinq ans de travaux forcés pour vol. Il me dit qu’il avait déjà purgé plusieurs peines et qu’il avait passé six ou sept ans en Afrique comme condamné militaire. Par la suite je devais apprendre que les condamnés militaires d’Afrique apportaient invariablement parmi nous un élément de vice.

Le wagon cellulaire s’arrêta ensuite à Lons-le-Saunier où nous arrivâmes en pleine nuit. Les gardes nous conduisirent à la prison locale et nous nous trouvâmes de nouveau en cellule. Le lendemain matin, lorsque nous repartîmes, nous étions deux de plus. L’un des nouveaux forçats s’appelait Joanelly. Il avait été condamné à dix ans de travaux forcés pour avoir violé une femme de soixante-dix ans. Il se disait innocent. Il travaillait dans une ferme et, un soir qu’il était ivre, il s’introduisit dans une maison pour y dormir. La vieille le vit entrer et se mit à hurler. Il lui dit qu’il s’en irait et que ce n’était pas la peine de crier, mais comme elle ne faisait que hurler de plus belle, il lui appliqua la main sur la bouche pour lui imposer silence et dans la lutte tous deux roulèrent à terre car il avait bu plus que de raison. Après s’être relevé, il prit ses jambes à son cou et laissa la femme étendue sur le plancher. Le lendemain matin, la police l’arrêta. Il raconta exactement ce qui s’était passé. Pourtant on ne voulut pas le croire parce que la vieille femme portait de nombreuses ecchymoses aux cuisses. Joanelly avait lui aussi servi dans les pénitenciers militaires d’Afrique et, à l’exemple de Gury, il avait le corps couvert de tatouages, pratique qui me parut aussi bizarre que cruelle.
L’autre forçat s’appelait Moyse. Il avait été condamné à quinze ans de travaux forcés pour vols répétés. C’était un ancien combattant. À l’entendre, il était titulaire de plusieurs décorations et d’un certain nombre de brevets d’invention. Il nous déclara que c’était afin de prendre un nouveau brevet qu’il avait commis son dernier vol et qu’il allait partir pour la Guyane.
À Dijon, notre nouvel arrêt, nous chargeâmes un autre forçat appelé Richebois : un dégénéré de cinquante-cinq ans, condamné

à huit ans de travaux forcés pour avoir violé ses deux filles, âgées l’une et l’autre de moins de dix-sept ans. Ensuite, nous gagnâmes Chalon-sur-Saône où nous passâmes deux jours entiers dans la prison de la ville.
Nous avions tous été enfermés dans des cellules séparées. Le premier jour j’arpentais ma cellule comme un fauve en cage lorsque soudain j’entendis frapper au-dessus de ma tête une série de petits coups rapides : « Il y a quelqu’un qui essaie de me télégraphier », pensai-je aussitôt. Je m’emparai du balai délabré posé dans un coin de ma cellule et, à l’aide du manche, je me mis en devoir de répondre en tapant contre le plafond. Une nouvelle série de coups m’apprit que la communication était établie. Prêtant l’oreille, je ne tardai pas à découvrir que mon correspondant se servait d’un code très simple : un coup pour A, deux pour B et ainsi de suite jusqu’à la dernière lettre de l’alphabet.

–  D’où viens-tu ?
–  De Paris.
–  Combien d’années ?
–  Huit ans de travaux forcés.
–  Pourquoi ?
–  Pour vol.
–  Qu’as-tu volé ? Ton vol t’a-t-il rapporté gros ?
– Non. J’ai volé un collier, mais il a été rendu à son propriétaire.
–  Tu as déjà fait de la prison ?
–  Non. Qui es-tu ?
–  Je fais de la détention. Trafic de cocaïne. Ton nom ?
–  René Belbenoit. Et le tien ?
–  Georgette,
Georgette ! C’était donc une femme qui occupait la cellule au-dessus de la mienne !
–  Quel âge as-tu ? Demandai-je.
J’avais peut-être affaire à une vieille mégère prise au cours d’une rafle.
–  Dix-huit ans. Et…
À ce moment j’entendis une clé grincer dans la serrure. J’eus à peine le temps de remettre le balai en place. La porte s’ouvrit et le gardien me cria : « Alors, tu donnes des coups dans le mur, hein ! Si tu aimes le pain sec, il y a encore des tas de cachots qui sont vides ! »

Je ne répondis rien et le gardien referma brutalement la porte. Dans le courant de l’après-midi un caillou tomba dans ma cellule. Je le ramassai et m’aperçus qu’il était entouré d’un petit morceau de papier. Je lus le message :
« Mon cher René. Tu vas aux « durs » (c’est le terme d’argot employé pour désigner le bagne). C’est de la guigne, mais ne désespère pas. Tu t’évaderas ! J’attends mon procès et je m’en tirerai avec un ou deux ans de prison. Aurais-tu du tabac et des allumettes ? Prépare-moi un petit paquet et monte sur le rebord de ta fenêtre. Je te ferai signe quand il faudra me le lancer. Dommage que je ne puisse pas faire un trou dans le plancher de ma cellule. Nous pourrions bien nous amuser tous les deux. GEORGETTE. »


Je pris un peu de tabac, du papier, des allumettes, fixai le tout au caillou et me hissai à la hauteur des barreaux de ma fenêtre. Sous les yeux d’une surveillante, une quinzaine de femmes tournaient lentement en rond dans la cour au-dessous de moi. Je n’eus aucun mal à découvrir Georgette car elle me fit signe dès qu’elle me vit apparaître. Elle m’indiqua de la main l’endroit où je devais lancer le caillou mais elle me laissa entendre que le moment n’était pas encore venu. Je la vis murmurer quelque chose à l’une des femmes qui sortit du rang, se dirigea vers la surveillante et engagea la conversation avec elle. Je lançai mon caillou. Georgette le ramassa et l’enfouit dans sa blouse. Un coup de sifflet indiqua la fin de la promenade. Georgette m’envoya un baiser du bout des doigts et je la regardai franchir une porte avec les autres femmes.
Cette nuit-là, elle me « parla » de nouveau. « Je grille une cigarette. C’est si bon. Tu es un chou. Je parie que tu sais faire l’amour comme pas un. Mille baisers. Je te reverrai demain dans la cour. » Mais, au petit jour le lendemain, ma porte s’ouvrit. Le wagon cellulaire allait repartir et je quittai la prison sans entendre ni revoir Georgette.

Le wagon emmenait trois nouveaux forçats. En les voyant, ma première impression fut qu’on les conduisait à une maison de correction tant ils paraissaient jeunes. Cependant, lorsqu’on fit l’appel et qu’on lut le nom des prisonniers et la liste de leurs crimes, je fus stupéfait d’apprendre qu’ils se rendaient tous trois à la Guyane pour y purger une peine de cinq ans.
Ils s’appelaient Julien, Raoul et Maurice. Ils s’en étaient allés faire la fête à un village voisin et avaient un peu trop bu. Rentrant chez eux, ils passèrent devant une auberge qui venait de fermer. Ils se sentaient d’humeur joyeuse et comme ils voulaient continuer à boire, ils se mirent à donner de grands coups dans la porte. Personne ne leur répondit. Alors ils enfoncèrent la porte, firent main basse sur les bouteilles alignées derrière le comptoir et se servirent eux-mêmes. L’aubergiste les entendit et descendit en chemise de nuit pour voir ce qui se passait. On échangea des injures, puis on en vint aux coups. L’homme tomba et les trois camarades, voyant son sang couler, comprirent qu’il s’était blessé à la tête. Ils prirent peur et s’enfuirent, emportant dans leurs poches quelques centaines de francs qu’ils avaient raflés dans le tiroir-caisse quand ils avaient mis l’auberge à sac. Le lendemain matin, on les arrêta chez eux. Ils restituèrent immédiatement l’argent et furent conduits en prison. L’aubergiste s’en tira avec deux ou trois jours d’hôpital. Le procureur de la République les fit traduire devant une cour d’assises de province, interpréta leur conduite assez picaresque comme une agression criminelle et insista auprès des jurés pour faire tomber sur leurs jeunes épaules le poids d’une condamnation à cinq années en Guyane française ! À Paris, ils auraient au maximum reçu quelques mois de prison ou eussent été rendus à leurs familles. Ce n’étaient pas de mauvais garçons. Ils n’avaient jamais quitté leur village et, pendant la guerre, tandis que leurs pères étaient au front, ils avaient fait marcher la ferme. Les circonstances les avaient forcés à travailler et à vivre comme des hommes. Ils avaient appris à boire et à aller au café avant même de prendre conscience de leurs responsabilités. Pauvres enfants ! En moins d’un an, la colonie pénitentiaire devait les tuer tous les trois.
Nous nous arrêtâmes ensuite à Tours où nous chargeâmes notre neuvième compagnon de cellule, Maurice Habert. C’était un jeune homme de vingt-sept ans, un Parisien comme moi-même, condamné à dix ans de travaux forcés pour vol. Deux jours plus tard, après nous être arrêté çà et là pour charger de nouveaux forçats, notre wagon cellulaire atteignit enfin La Rochelle où nous fûmes tous enfermés dans une large cellule. C’était bon d’avoir la place de se remuer et surtout de pouvoir s’étendre de tout son long après ces interminables journées passées debout dans les cellules du wagon.
Pour tout matelas je n’avais qu’une paire de planches, mais au moins je pouvais m’allonger à ma guise !
Nous, les neuf prisonniers destinés à la Guyane française, nous nous trouvions réunis pour la première fois. Bien entendu, nous nous portions un intérêt réciproque car nous devions tous nous embarquer sur le même bateau, le célèbre transport de forçats. Chacun avait son mot à dire. C’était souvent pour se justifier et pour démontrer que les juges s’étaient montrés trop durs envers lui. Sous ce rapport le raisonnement de mes compagnons n’était pas toujours dénué de fondement car, en ces années chaotiques que traversa la France après la guerre, les tribunaux firent preuve d’une sévérité excessive et n’hésitèrent pas à envoyer au- delà de l’océan des hommes qui peut-être ne méritaient pas une telle destinée.
Le plus bavard d’entre nous était sans contredit Gury. Pilier de prison, il ne tarissait pas en histoires sur les pénitenciers d’Afrique qui, à l’entendre, avaient beaucoup de traits communs avec le bagne de la Guyane. Il s’étendait surtout sur les mœurs et les pratiques sexuelles en vigueur dans les prisons où il avait passé tant d’années et, autant que je pus en juger, cette question jouait un rôle prépondérant dans l’existence et les pensées des forçats. Ses anecdotes et ses propos étaient manifestement destinés aux trois plus jeunes occupants de notre cellule, ce qui m’incita à réfléchir. Désormais j’étais bel et bien un forçat. Comment allais-je me comporter ? Jamais auparavant je ne m’étais trouvé dans l’obligation de vivre uniquement au milieu d’hommes. J’étais sur le point de mener une existence dans laquelle je ne pourrais ni voir ni avoir de femme quand j’en éprouverais le désir.

Je connaissais la vie, je n’ignorais aucune des perversions auxquelles se livrent les hommes et les femmes, mais j’avais toujours pensé qu’elles étaient la conséquence d’un choix et non point une obligation imposée à l’individu par les circonstances. À Paris, j’avais connu des invertis. Je n’avais rien de commun avec eux, cependant, à mes yeux, leur façon de se comporter était le résultat de leurs préférences. Pour ma part, ma façon, de vivre avait également correspondu à mes préférences morales. Mais dorénavant j’allais pénétrer dans un monde sans femmes, un monde où pendant huit longues années je serais uniquement entouré d’hommes.

Tout en écoutant les histoires et les anecdotes ignobles de Gury, le sens profond de ma nouvelle existence m’apparut clairement pour la première fois, et je me mis à raisonner, faisant appel à cette faculté qui devint peu à peu ma force principale et me permit de résister. Dans la nudité sinistre de la cellule où nous étions allongés de tout notre long sur des planches, mon esprit commença à analyser ce qui m’attendait. J’aimais une femme et, pour rester auprès d’elle toute ma vie, comme un gamin, comme un fou, je m’étais abaissé jusqu’à commettre un crime. Néanmoins la pensée de cette femme demeurait gravée en moi comme une belle et vivante image. Pour retourner auprès de celle que j’aimais, j’étais décidé à m’évader à la première occasion. Elle était toute ma vie, je n’avais personne d’autre à chérir, moi qui avais été repoussé par toute ma famille. La rejoindre, lui prouver que j’étais digne de son amour, était ma seule raison d’espérer et d’avoir du courage.

La nuit passée dans cette cellule me donna cependant un avant-goût des réalités avec lesquelles j’allais me trouver aux prises. J’étais banni, condamné à mener une existence de privations au milieu d’hommes qui, comme moi, seraient contraints pendant des mois et des années interminables, de vivre en marge de la nature, d’hommes qui, aiguillonnés par le désir sexuel, ne pourraient satisfaire leurs appétits d’une manière normale et je me demandais comment je m’y prendrais pour surmonter les obstacles amoncelés sur ma route. L’image de la femme que j’aimais serait-elle pour moi un soutien suffisant jusqu’au jour où je serais rendu au monde dont j’étais exilé ? À ce monde où l’homme n’est pas forcé par les circonstances de s’écarter de la normale, où il est libre de suivre ses inclinations ? C’était là un problème angoissant, mais je puisais ma consolation dans la volonté de m’échapper de la Guyane aussitôt que j’en aurais la possibilité.


Julien était couché à côté de moi sur le bat-flanc. Comme j’étais mieux habillé que les autres, que j’étais jeune moi aussi et que je n’avais pas l’air d’une brute, je lui avais inspiré une certaine confiance. Il se refusait à prendre au sérieux les histoires érotiques de Gury et alla même jusqu’à manifester son opinion, mais le vieux Joanelly se porta garant de leur authenticité : « J’aimerais mieux mourir que de mener cette vie-là », me dit Julien. Les récits de Gury l’avaient amené en quelque sorte à prendre conscience de sa jeunesse. Cette nuit-là, il dormit entre Moyse et moi. Je m’étais lié avec Moyse parce que nous nous comprenions et que nous formions les mêmes projets d’évasion, bien résolus à les mettre à exécution dès que l’occasion se présenterait.

Le lendemain matin, enchaînés les uns aux autres et escortés par des gendarmes, on nous fit traverser La Rochelle à pied et l’on nous embarqua sur le bateau de Saint-Martin-de-Ré. Les passagers nous examinèrent avec curiosité. Certains montrèrent du doigt Julien et ses deux compagnons, et, frappés sans aucun doute par leur extrême jeunesse, se mirent à discuter entre eux. Des femmes nous firent signe de la main comme pour nous souhaiter bonne chance ou nous dire adieu ; des femmes qui, de par leur métier, étaient portées à éprouver de la sympathie pour nous. La traversée durait une heure. Lorsque le bateau eut gagné la pleine mer, les gendarmes nous enlevèrent nos menottes. Un marin nous demanda si nous voulions du tabac et l’un des gendarmes, entendant cela, nous dit de fumer autant que nous voudrions parce qu’en prison nous n’en aurions pas le droit. Maurice Habert nous ayant déclaré qu’on ne nous laisserait pas nos vêtements, nous échangeâmes nos pardessus et nos cravates avec le marin contre des cigarettes. Au moment de débarquer, Joanelly glissa une boule de tabac dans sa bouche. « Ça me durera bien trois ou quatre jours ! » murmura-t-il.

La prison de Saint-Martin-de-Ré était jadis une sombre citadelle d’où les mousquetaires de Louis XIII repoussèrent les forces du duc de Buckingham. Nous franchîmes un grand pont-levis et fûmes entraînés dans une vaste cour où était cantonné un détachement de tirailleurs sénégalais. Au fond de la cour se dressait une haute porte cochère. Le gendarme qui dirigeait notre escorte sonna et une tête apparut dans l’encadrement d’un judas. La porte s’ouvrit et nous pénétrâmes à l’intérieur de la prison. Le gardien chef prit un papier que lui tendit le gendarme, appela nos noms et signa la feuille. Le rôle des gendarmes était terminé.

Un gardien nous conduisit dans une petite cour où quatre de ses collègues nous attendaient. Les gardiens nous ordonnèrent de nous dévêtir de la tête aux pieds, puis chacun d’eux appela l’un de nous et hurla :
« Lève les bras en l’air ! Ouvre la bouche ! Tire la langue ! Demi-tour ! Écarte les jambes et penche-toi en avant… en avant ! Baisse-toi ! Tousse ! Encore ! Encore ! »
Après avoir obligé chacun de nous à se pencher en avant et à tousser, les gardiens nous enfoncèrent un doigtier dans le rectum et, ne trouvant rien, nous autorisèrent à passer.

Gury me chuchota à l’oreille qu’ils recherchaient nos plans, autrement dit nos suppositoires. Un plan, en argot criminel français, n’est autre chose qu’un cylindre creux d’environ huit centimètres sur deux. En général, il est fait en aluminium, mais on en trouve parfois en or ou en ivoire. Il est divisé en deux parties égales qui se vissent l’une sur l’autre. Dans ces étuis très lisses qu’ils dissimulent en se les introduisant dans l’anus, les forçats placent leur argent et d’autres objets de faible dimension qui présentent pour eux une grande valeur. Ces plans ne peuvent être faits en n’importe quel métal car ils se corroderaient et il en résulterait un dommage certain pour l’individu.

J’entendis claquer une gifle brutale et, tournant la tête, je vis le vieux Joanelly porter la main à son visage. Le gardien avait découvert la boule de tabac qu’il avait cachée dans sa bouche !
Après l’inspection, un forçat nous apporta un ballot composé d’effets de prisonniers et de galoches grossières. Un gardien dressa l’inventaire de tout ce que nous avions apporté avec nous et déclara que les affaires que nous n’enverrions pas à nos familles seraient détruites. J’abandonnai tout ce que je possédais. J’en éprouvai une grande tristesse. J’attachais beaucoup de prix aux lettres et aux photographies que j’avais sur moi. J’avais cru qu’on me permettrait de les garder et je souffris à l’idée qu’on allait les brûler. Je compris que j’étais devenu un forçat pour de bon et qu’une nouvelle vie avait commencé.

Le gardien qui nous avait conduits dans la petite cour s’était tenu à l’écart. Bientôt il nous emmena chez le coiffeur de la prison. Dès que nous eûmes été tondus et rasés, nous passâmes à la douche sous une eau glacée.
Ensuite nous fûmes dirigés sur le quartier cellulaire, l’endroit de la prison où se trouvent les lugubres cellules. Le gardien nous fit entrer dans une vaste cellule et nous donna l’ordre de nous aligner face à la rangée de planches nues qui devaient nous servir de couchettes. Le prévôt des cellules ne tarda pas à se montrer. Il demanda à chacun de nous son nom et à combien d’années il était condamné. Lorsqu’il fut arrivé devant Julien et qu’il lui eut posé la question qu’il posait à tous il se tourna vers le gardien et remarqua :

« Jeune… jolie peau… beaux yeux ! Ah ! Un vieux se battra sûrement pour l’avoir ! Il sera casé. »
Le gardien et le prévôt partirent d’un gros rire et je vis une larme couler sur la joue du jeune homme. C’était dur pour lui de constater que les histoires répugnantes de Gury n’étaient pas du bluff.
Le prévôt nous enchaîna et les deux hommes sortirent après nous avoir ordonné d’observer le silence le plus strict.
Dans la matinée, nous reçûmes tous un numéro matricule et l’on nous envoya à l’atelier III. Il y avait là une cinquantaine d’hommes assis sur des bancs en train d’effilocher de la corde. Tous portaient l’uniforme grossier et monotone de la prison et tous étaient tondus et rasés de près. Ils travaillaient sous la surveillance d’un gardien qui arpentait l’atelier dans toute sa longueur. Lorsque nous entrâmes, le gardien nous désigna un banc et un forçat nous apporta un paquet de cordes et nous montra comment nous y prendre. Un silence de mort régnait dans l’atelier car on y observait une discipline de fer. Pour la moindre peccadille, si un homme tournait la tête, chuchotait un mot à voix basse, échangeait un regard avec un autre forçat ou lui souriait, on le conduisait aux cachots et le prévôt pouvait le battre à sa guise. Et ce lâche châtiment était redouté de tous, même d’hommes qui se moquaient pas mal d’être mis aux fers ou de n’avoir rien d’autre à manger que du pain sec. Néanmoins cela n’empêcha pas un des prisonniers qui travaillait sur un banc en face du nôtre de s’intéresser aussitôt

à Julien. Chaque jour il lui adressait un message griffonné sur un petit rouleau de papier, mais le gardien finit par le prendre en flagrant délit et l’envoya aux cachots avec Julien.
Julien passa deux jours aux cachots. Au dortoir où nous étions tous réunis, il couchait auprès de moi et le soir de son retour je remarquai de nombreuses traces livides sur son dos blanc. Au dortoir nous nous arrangions pour communiquer à voix basse et il me raconta que le prévôt l’avait brutalement frappé mais n’avait rien fait à l’autre forçat, cause de tout le mal, parce que ce dernier et le prévôt étaient en excellents termes.

Julien commença à recevoir des billets écrits par d’autres forçats qui lui offraient leur amitié. Je lui conseillai de ne répondre ni

à l’un ni à l’autre. Cependant, peu de temps après sa sortie des cachots, je le surpris un soir en train de lire l’un de ces messages. Il ne me dit rien et je trouvai cela d’autant plus étrange qu’il m’avait toujours pris pour confident. Le lendemain matin, je le vis griffonner une réponse… et alors je compris… Cette nuit-là, il me raconta que, pour avoir la paix, il avait fini par céder et par accepter les propositions d’un forçat, celui-là même dont les assiduités lui avaient valu d’aller aux cachots. C’était une espèce de bête velue, un homme entre deux âges qui répondait au surnom de Dédé. À partir de ce moment, on considéra Julien comme son petit ami, son môme, pour employer l’expression dont les forçats se servent afin de désigner celui qui joue un rôle passif dans les relations sexuelles entre deux hommes.

Je souffrais de voir Julien devenir le jouet de cette ignoble pratique de la vie des bagnards. Toutefois Julien me déclara qu’il n’avait accepté l’amitié de Dédé que pour éviter les sollicitations incessantes des autres hommes. Sa mère lui écrivait presque tous les jours et lui affirmait que sa peine ne manquerait pas d’être commuée en peine d’emprisonnement grâce à l’intervention énergique de son avocat auprès du ministre de la Justice. Julien était donc persuadé de ne pas aller à la colonie et il estimait qu’en acceptant les propositions de Dédé on le laisserait tranquille jusqu’à son départ de Saint-Martin-de-Ré. Du reste, la discipline implacable de la prison l’aidait dans son projet et lui permettait de repousser les ardeurs de son aîné.

Un jour qu’il travaillait à l’atelier on appela Julien chez le directeur de la prison. « Tu as dû obtenir ton pardon », lui dis-je, mais lorsqu’il revint s’asseoir à côté de moi il était blanc comme un linge. Il était en proie à une émotion intense et avait l’air d’un homme frappé par une terrible nouvelle. On lui avait refusé sa grâce ! C’en était fait de lui ! Il ne devait pas se faire d’illusions sur ce qui l’attendait car, cette même nuit, alors qu’il était couché à quelques centimètres de moi, dans l’obscurité du dortoir, j’entendis monter ses sanglots.
Ses deux jeunes camarades se débattaient avec les mêmes difficultés. Assaillis de messages incessants, ils furent obligés l’un après l’autre d’accepter les faveurs d’un homme afin d’obtenir un peu de tranquillité.


Vers le milieu du mois de février, on parla d’un départ prochain pour la Guyane. Incapable désormais de maîtriser ses angoisses, Julien songea à rompre toutes relations avec Dédé, mais l’autre alla jusqu’à le menacer ouvertement et, par peur des gardiens et du redoutable traitement infligé à ceux qu’on envoyait aux cachots, Julien finit par se soumettre.

Comme j’avais la chance de posséder une belle écriture et une certaine facilité de style, chaque dimanche des forçats venaient me demander d’écrire leurs lettres. Un grand nombre d’entre eux ne savait pas écrire ou était incapable de rédiger correctement une missive. La plupart de ces lettres étaient adressées au ministre de la Justice pour implorer son pardon. D’autres contenaient toutes sortes d’instructions et de détails envoyés à un avocat dans l’espoir que l’homme de loi opérerait un miracle de la dernière heure. Tous les dimanches j’écrivais au moins quarante lettres et cela me fournit l’occasion d’apprendre l’histoire d’un grand nombre de condamnés.
Au début de mars, le transport de forçats appareilla pour la Guyane, mais ni moi ni ceux qui m’avaient accompagné à Saint-Martin ne nous y embarquâmes. Lors de notre arrivée, la prison était pleine à craquer bien que deux mois plus tôt on eût expédié un chargement de bagnards à la colonie. En 1923 il y avait encore quelque deux mille condamnés aux travaux forcés dans les diverses prisons du pays, malgré le départ de six transports et l’envoi de quatre mille forçats à la Guyane. Pendant la guerre le transfert des condamnés avait été interrompu et le total des forçats qui attendaient de s’embarquer avait dépassé le chiffre de cinq mille.

Quelques jours après le départ du transport, les condamnés se mirent à affluer à la prison et les six cents hommes qui nous avaient quittés ne tardèrent pas à être remplacés jusqu’au dernier. Les nouveaux arrivants devaient s’embarquer avec nous sur le prochain navire dont le départ était fixé au 3 juin.
Quatre cent cinquante d’entre nous désignés pour faire partie du prochain chargement furent séparés des autres forçats. Nous n’étions plus obligés de travailler et les autorités de la prison nous gratifièrent généreusement d’un quart de vin supplémentaire par jour. Ainsi que je l’appris, on voulait par là nous mettre en état de mieux supporter la pénible traversée. Un médecin militaire nous vaccina tous contre la typhoïde. Les gardiens redoublèrent de sévérité et nos nerfs furent mis à rude épreuve. Chaque jour, une trentaine d’hommes au moins étaient envoyés aux cachots. Ce surcroît de discipline tenait en fait à ce que les forçats envoyés aux cachots n’avaient pas droit à leur quart de vin supplémentaire qui revenait automatiquement à leurs gardiens. Quatre jours avant de nous embarquer, deux médecins de la marine nous firent passer la visite. Cela consista en un examen des plus superficiels et mené tambour battant. D’ailleurs, lorsqu’un homme était inscrit sur la liste d’embarquement, il aurait fallu qu’il fût à l’article de la mort pour ne pas partir. Sur l’ensemble, deux seulement furent reconnus inaptes pour le voyage. L’un était le fils d’un industriel millionnaire de Paris, l’autre, le pauvre, mourut bel et bien avant même que nous eussions quitté la prison.

Au cours des journées qui précédèrent le départ, les parents et les amis des forçats vinrent à la prison rendre une dernière visite aux malheureux qui leur étaient encore si chers. Les visites étaient toutes fort émouvantes et la plupart des forçats avaient les yeux rouges lorsqu’ils en revenaient. C’était un triste moment pour eux car la plupart voyaient leurs femmes, leurs enfants, leurs mères ou leurs pères pour la dernière fois.
La veille du départ, on nous distribua des sacs de marin en toile qui contenaient deux uniformes complets, une paire de galoches et une couverture. La dernière nuit était venue ! Bon nombre d’entre nous étaient enchantés de partir, de fuir cette prison et sa discipline féroce. La plupart étaient sûrs de s’échapper peu de temps après leur arrivée à la colonie et cette certitude de gagner bientôt notre liberté nous remontait le moral et nous rendait, pour un temps, plus gais et plus heureux de vivre. Cependant la majeure partie des hommes plus âgés et des pères de famille ne cessaient de broyer du noir. Pour eux, le départ équivalait à un adieu, à une séparation définitive. Ils étaient trop vieux pour jamais revenir.

Le matin du départ arriva. Le bateau était prêt à lever l’ancre. On nous fit sortir dans la cour et mettre en rangs par quatre. Alors nous vîmes pour la première fois les gardiens de la Guyane française. Ils étaient une soixantaine, réunis dans la cour, attendant le moment de se charger de nous. La plupart regagnaient leur poste après un congé régulier, mais certains d’entre eux venaient juste d’être nommés. C’était la première fois qu’ils se trouvaient en contact avec des forçats et c’était également la première fois qu’ils allaient faire une traversée sur un transport pénitentiaire.


Nous étions quatre cent cinquante inscrits sur la liste d’embarquement. Le bateau ne pouvait pas emmener plus de passagers car il devait faire escale à Alger pour y prendre d’autres forçats, la prison centrale de l’Afrique du Nord étant elle aussi pleine à craquer. Le gardien chef de la Guyane compta les hommes un par un. Quelques-uns manquaient, mais le directeur de la prison montra un fourgon dans lequel étaient enchaînés trois hommes amputés d’une jambe et qui ne pouvaient marcher jusqu’au quai, et un quatrième trop faible pour se tenir debout. Le compte y était et l’on signa la feuille d’expédition de cette cargaison humaine. Les gardiens de la prison cédèrent la place à ceux de la Guyane.

À partir de ce moment, nous relevions de l’administration pénitentiaire de la colonie. Alors, comme par miracle, la discipline changea ! Nous nous mîmes à bavarder sans crainte. Des cigarettes apparurent, sorties on ne sait d’où. Nos nouveaux gardiens condescendirent même à donner du feu aux condamnés. C’était un changement complet d’atmosphère.
Des gardiens, oublieux de leur rôle, se mirent aussitôt à rechercher les bonnes grâces des exilés qu’ils avaient pour mission de surveiller. Je ne devais pas tarder à apprendre que chaque gar-dien s’employait à repérer les prisonniers capables d’avoir obtenu, d’une manière ou d’une autre, de l’argent ou des objets de valeur et qui, du même coup, devenaient intéressants à cultiver.

Julien était à côté de moi. Les yeux vagues, il fixait le dos du forçat qui se trouvait devant lui et son esprit semblait vagabonder au loin. Il allait entrer dans l’inconnu, dans un monde où rien n’était sûr, et Julien avait mortellement peur de l’homme auquel il avait cru pouvoir se soustraire

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