ROMAN

19,90 euros - 352 pages

Parution le 05/05/2022

ISBN 978-2-35887-870-8

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

La Valse des damnés

Philippe CHLOUS

1898. Dans sa maison de l’Upper East Side, James Harding se meurt. Ses ennemis et ses associés sont aux aguets. Il ne reste que peu de temps au millionnaire pour régler sa succession et pour cela, il a besoin de Samuel Sullivan. Ce détective, ancien compagnon d’armes, devra se rendre à Paris pour y chercher les deux enfants d’Harding. La tâche ne s’annonce pas simple dans cette France où les altercations liées à l’affaire Dreyfus ont conduit le pays au bord de la guerre civile. Le fils, William, s’est acoquiné avec de jeunes antisémites qui trouvent aux abattoirs de La Villette des hommes de main redoutables. La fille, Emilie, jeune idéaliste devenue la maîtresse d’un peintre juif, vient de disparaître mystérieusement et l’on craint pour sa vie. Cette affaire s’annonce bien plus complexe et dangereuse que le millionnaire ne l’avait laissé entendre.

 

Tandis que Paris bruisse de la clameur d’une fin de siècle trouble, Philippe Chlous nous plonge dans une enquête où les faux-semblants s’accumulent et où la lumière devra être faite dans le fracas des bombes et le choc des épées.

ROMAN

19,90 euros - 352 pages

Parution le 05/05/2022

ISBN 978-2-35887-870-8

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

Philippe CHLOUS

Philippe CHLOUS

Philippe Chlous est journaliste, scénariste et producteur de documentaires. Son roman Les Vents barbares lui a été inspiré par des rencontres avec des enfants soldats lors de ses reportages.

Ce qu’en dit la presse

  • C’est aussi passionnant que son précédent roman, sur plein d’aspects. A lire absolument !

     

    Chronique complète

    EVADEZ-MOI
  • Un immense bouquin sociétal et historique, radiographie d'une fin de siècle au milieu d'un imbroglio politique.

    Bruno Delaroque - WHOOZONE

FERMER

Un pâle rayon de soleil frappe le voilage usé, baignant la chambre d’une douceur orangée. Elle n’est pas morte. Sa tête glisse imperceptiblement sur le côté. Ses épaules retombent lentement. Ses sourcils se détendent, gommant progressivement les rides les plus dures de son visage anguleux. Le bruit rauque et constant arraché de sa gorge écorchée mue en un ronronnement enroué. Ses pupilles d’ordinaire perdues dans la pénombre se dilatent. Le sifflement acéré qui taraude ses tympans devient presque inaudible. Par à-coups, une onde d’attention émerge d’une conscience pâteuse. Le moment approche. C’est l’heure jaune où l’étau se desserre. Son cœur engourdi accélère sa course, pompant le fond d’énergie qu’elle emmagasine patiemment, assise dans ce fauteuil de velours rouge recouvert d’un plaid épais. On le lui change après ses deux toilettes journalières. Il en faudrait plus, mais depuis le temps, l’habitude est de la laisser dans ses urines et ses rares excréments, dont l’eau de Cologne, raffinée, ne peut totalement masquer les odeurs.

Les échos de son cœur s’accordent soudain à ceux d’un claquement sec et nerveux venu de là-bas, par-delà cette porte qu’elle fixe sans la voir depuis des années. Sa nuque se raidit. Le clac-clac se rapproche. Une onde chaude envahit son plexus avant de charrier férocement dans tout son corps une multitude de petits chocs électriques, réveillant d’un coup des peuplades de fourmis léthargiques. Ses yeux se ferment. Son sang, soudain fluide, fouette ses artères jusqu’au cerveau. Le clac-clac est pour elle. Il l’enveloppe. Elle le respire. L’espace en est plein. Ses paupières s’entrouvrent sur une silhouette grise aux yeux noirs.

Debout, hésitante, presque maladroite, l’ombre de l’homme observe le regard bleu acier, oublié dans un autre monde, de la femme immobile. Le visiteur tire à lui l’unique chaise de la chambre, sur laquelle repose le second oreiller destiné au petit lit de fer, d’où pendent des lanières de contention. L’oreiller sur les genoux, il s’assoit face à la malade, dont l’expression semble doucement s’éclairer. Il esquisse un sourire et prend avec prudence la main glacée aux longs doigts figés. De peur qu’elle ne s’envole, il la porte délicatement à ses lèvres. Puis il l’emprisonne de son autre main, avec l’espoir ténu de la réchauffer. Lentement, comme s’il voulait apprivoiser un frêle animal, il essaye d’encourager une réaction en approchant son visage.

Presque imperceptiblement, le regard bleu tiédit. La main délicatement couvée se réchauffe. L’homme voit la poitrine se gonfler, les narines se pincer, les lèvres sèches s’entrouvrir. Il sent dans ses mains un soubresaut nerveux. Les doigts bougent, les ongles frôlent sa chair. Il espère. Elle vit. Un instant.

Entre ses yeux, une profonde ride apparaît. La main redevient molle, la poitrine se creuse et d’entre les lèvres craquelées s’échappe un bourdonnement rauque, douloureux, prologue à un long sifflement strident. L’ombre lâche la main qui retombe sur des genoux inertes. Il tente de se boucher les oreilles. Le sifflement se mue en un hurlement sauvage. Il se saisit de l’oreiller. Le serre jusqu’à la crispation, avant de le lever face au visage de celle qui n’est plus qu’une longue plainte cruelle.

 

 

 

 

Portland, Maine, USA – Décembre 1897

 

Henry Kinney a froid. Il frotte l’une contre l’autre ses deux mains épaisses avant de les réunir et de souffler dedans. À défaut de les réchauffer, l’effort lui arrache une toux douloureuse. Son larynx se contracte. Une giclée acide laboure son œsophage. Compressant son thorax, le quinquagénaire tente de maîtriser le feu en retenant sa respiration. Rapidement, la tête lui tourne. Il ouvre la bouche et aspire dans un râle l’air glacé qui balaye la ruelle. Il y est depuis une heure, coincé dans le renfoncement crasseux d’une boutique de tabac. Une heure à observer les promeneurs entrer dans le joli parc enneigé qui lui fait face. Une heure à attendre l’homme qu’il veut tuer. Une heure toujours à ne plus sentir ses mains, à taper du pied dans la neige et à relever le col de son caban au tissu élimé et aux boutons cassés. On lui a jeté cette pelure à son départ de Thomason. Il a fui la ville et sa maudite prison sans un mot, la tête basse, sans regarder en arrière de peur que ses geôliers ne changent d’avis en le voyant passer la grille. Il a eu froid durant dix ans. Derrière ces murs imperméables, il avait gelé en hiver et frissonné en été. Il avait attrapé un rhume le lendemain de son arrivée. Rien de grave, il éternuait, son nez coulait, ses sinus lui faisaient un peu mal. Une semaine plus tard, à force de se moucher, les premières croûtes sanglantes étaient apparues aux commissures de ses narines. Son état ne s’était depuis jamais arrangé. Kinney était devenu « Sniffer », le renifleur de la prison d’État du Maine. Il avait détesté ce sobriquet, mais en dix ans, avait fini par s’y habituer. «Sniffer» était un taiseux. Un de ces gars qui emmagasinent leur ressentiment avant de le transformer en haine. Ce sont des dangereux. Ses codétenus l’avaient très vite senti et évitaient de lui adresser la parole ou même de l’approcher, de peur d’attraper ce rhume écœurant. Sa dernière année avait été la plus pénible. Il avait 50 ans, bientôt dix ans de prison et une liberté qui allait le changer de prisonnier à vagabond. Il en arrivait de plus en plus derrière « ses grilles ». Des gars sales, maigres, sans ambition, qui promenaient leurs poux de ville en ville, sautant dans les trains en marche. Cette perspective lui faisait peur. Il avait commencé à ressasser des évènements de sa vie d’homme libre. Il avait volé, cambriolé, arnaqué, et pensait avoir trouvé la combine en passant la frontière. Il allait au Canada, au Québec… Sherbrooke, Montréal… C’étaient des villes calmes et plutôt accueillantes. Les poches pleines, il redescendait dans le Maine en prenant régulièrement le chemin de fer Saint-Laurent-Atlantique. Le personnel avait fini par le reconnaître et appréciait cet homme souriant, toujours correctement habillé. Il cumulait son activité de voleur à celle de négociant en mélasse fruitée. Il avait même créé sa société, qu’il avait enregistrée à Portland. Réalisées à base de caroubes, raisin, mûres, dattes, figues ou encore de grenades, ses mélasses avaient un certain succès et lui assuraient l’image d’un commerçant honnête. Il en faisait toujours charger une à deux caisses qu’il allait présenter lui-même à de nouveaux clients.

Il n’avait commis qu’une erreur aux États-Unis, en cambriolant la maison d’un ingénieur croisé dans un bordel. Un jeune gars qui avait des parts dans une compagnie de chemin de fer récente, et ne cachait pas de belles ambitions politiques. Le cambriolage devait être un jeu d’enfant. Il l’avait suivi et vu entrer dans le claque qu’il fréquentait. Il avait crocheté la serrure de son appartement, mais avait vite été déçu. Le célibataire avait peu de biens, un jeu de montres en or, un peu d’argent dans un tiroir et un lourd cendrier de cristal. Au moment de sortir, il avait découvert un portefeuille par terre. Il l’avait ramassé, et en se redressant, il avait trouvé le jeune ingénieur devant lui, l’air stupide. Sans argent, il était revenu du bordel pour récupérer de quoi se payer son plaisir hebdomadaire et hygiénique. En souriant, Kinney lui avait tendu son portefeuille d’une main et l’avait frappé au visage avec le cendrier de l’autre. Il l’avait laissé là, la tête en sang, et était reparti, calmement.

En parcourant le journal dans le train qui l’emportait le lendemain à Montréal, il lut que le jeune homme avait perdu un œil en se battant avec son cambrioleur. Il se dépêcha d’oublier l’affaire tout en regrettant d’avoir abandonné le beau cendrier dans l’appartement. Il se consola en se disant que de toute façon, il ne fumait pas. Son activité commerciale reprit tranquillement. Il obtenait même de plus en plus de commandes sans jamais forcer ses talents réels de négociateur. L’idée d’arrêter le vol et de développer son activité commerciale lui avait traversé l’esprit une ou deux fois, mais rien ne pouvait remplacer le sentiment de revanche qu’il ressentait en mettant à sac les appartements et maisons de ces bourgeois prétentieux. Sa mère avait été domestique chez l’une de ces familles. Il avait toujours eu en horreur le ton et les regards méprisants de tous ces gens envers elle. Le lendemain de son seizième anniversaire, il s’était enrôlé dans l’armée de l’Union. Le recruteur ne lui avait pas demandé son âge. Il avait juste marmonné «qu’une boucherie sans viande tournait à vide ». Henry avait laissé un mot à sa mère. Il l’avait posé sur la table de la minable chambre qu’elle partageait avec lui depuis la mort de son mari. Il gardait un bon souvenir de cet homme à moitié sourd et usé à 35 ans par des années de travail, à frapper le métal dans une chaudronnerie. Il se souvenait de sa main rêche dans ses cheveux et de ses yeux noisette qui avaient certainement été rieurs. Il était passé sous un fiacre en sortant de l’usine. Il ne l’avait pas entendu débouler à un carrefour. Ses camarades de travail s’étaient cotisés pour lui offrir des funérailles décentes et les patrons de sa mère lui avaient accordé, en soupirant, deux jours pour les organiser. L’enterrement avait été expédié, mais il se souvenait encore de la bonne odeur de sapin du cercueil.

 

Au printemps 1864, les tuniques bleues de Grant s’étaient jetées une nouvelle fois sur les grises du général confédéré Robert Lee. La guerre civile ne semblait jamais vouloir finir. Kinney avait rejoint son régiment aux premières heures de la bataille de la Wilderness. Le jeune Henry ne s’attendait pas à pareil massacre au milieu d’une forêt. Un ancien lui avait dit de ne pas le quitter d’une semelle. Ce qu’il avait fait en restant à ses côtés toute une journée. Le soir, le « vieux » avait juste levé assez la tête pour être frappé d’une balle sudiste. Kinney avait reçu une partie de son crâne en pleine figure. Un bout d’os s’était même planté dans sa joue. Il avait eu envie de vomir. Il s’était essuyé comme il pouvait avec sa manche, avant de chercher un mouchoir dans la poche de son protecteur. Il n’en avait pas trouvé, mais il avait récupéré sa montre en argent et une poignée de pièces. Le pli était pris. Les morts n’avaient plus besoin de leurs richesses. La pêche n’était pas toujours très bonne chez les soldats, dont beaucoup étaient des Irlandais sans le sou, fraîchement débarqués de leur bateau et immédiatement enrôlés. Kinney cherchait toujours en priorité les officiers, assuré d’obtenir un meilleur rendement. Ces imbéciles chargeaient toujours en tête et se faisaient à chaque fois bousiller. Avec le temps, il s’était mis à sélectionner les objets à dérober, privilégiant les bijoux en or, les nouveaux dollars en billets et de rares montres, trop lourdes à transporter. Il ne s’était jamais fait prendre. Afin de se faire bien voir, il lui arrivait même de secourir des blessés sans les voler. Une année plus tard, de retour à la vie civile, il possédait un petit pactole. Il était retourné voir sa mère. Il l’avait trouvé ridée, trop vite vieillie. Il lui avait remis un peu d’argent et était reparti en lui promettant de lui écrire. Ce qu’il fit deux fois par an, pour Noël et pour son anniversaire, jusqu’à sa mort une dizaine d’années plus tard. Une voisine l’avait averti par un télégramme très court. Allongée sur son lit, il l’avait trouvée belle. En rangeant ses quelques affaires, il avait découvert une petite boîte en métal, dans laquelle sommeillaient ses lettres et l’argent qu’il lui envoyait chaque année. Ce n’était pas de grosses sommes, mais il lui recommandait à chaque fois de les dépenser pour se faire plaisir.

 

Kinney tressaille en entendant s’ouvrir la porte de service du magasin de tabac voisin. Il se colle au mur. Deux mains jettent le contenu d’un seau d’eau sur le pavé gelé avant de refermer sèchement la porte. Soulagé, frissonnant, après avoir bruyamment reniflé et craché un jet de salive à terre, il reprend sa surveillance. Il fronce les sourcils en apercevant un homme robuste tenant par la main une petite fille. Déçu, agacé de ne pas reconnaître sa proie, Henry Kinney passe une langue sèche sur ses lèvres gercées et décide d’abandonner son guet pour aujourd’hui. Il éternue, renifle dans sa manche et s’apprête à partir, mais se fige d’un coup. Traversant la rue à quelques mètres de lui, Samuel Sullivan est là. Il recule à l’abri de son mur. Son cœur râpe ses côtes. Ses autres muscles se contractent. Une nouvelle quinte de toux en profite pour s’annoncer. Il la bloque, avalant péniblement de petites goulées d’air. Essoufflé, chancelant, il tente un regard pour s’assurer qu’il n’a pas rêvé. Sullivan est devant lui. Une jolie brune lui tient le bras et un garçonnet emmitouflé tenant contre sa poitrine un petit cheval de bois peint en rouge, le précède de peu. L’enfant jette régulièrement un regard en direction des adultes. La famille passe l’entrée du petit parc. Le gamin court dans la neige et ne tarde pas à en faire des boules qu’il lance devant lui en riant. Puis il change d’avis, se tourne et galope vers Samuel Sullivan. Le grand-père le reçoit dans ses bras et le fait tournoyer sous le regard désapprobateur de la mère. De nouveau à terre, le petit garçon, un brin surexcité, repart en criant vers un petit tas de neige taché de boue gelée. Henry observe la scène. Il remarque que Sullivan semble d’un coup soucieux. Il le voit sortir un étui à cigarettes, l’ouvrir et, semble-t-il, constater qu’il est vide. Il l’aperçoit se tourner vers la jeune femme, désigner de la main le tabac voisin de la ruelle. Il s’y dirige d’un bon pas, s’arrête une seconde pour ramasser quelque chose qu’il met dans la poche de son manteau et reprend sa marche. Kinney se colle de nouveau contre son mur. D’un coup d’œil furtif, il entrevoit Sullivan traverser la rue. Henry hésite. Il a tué durant la guerre, mais jamais depuis… Et puis, c’était au fusil, de loin. Il regarde le petit garçon au cheval rouge se précipiter vers sa maman. Il sait que c’est la belle-fille. Il a pris le temps d’étudier son coup. En trouvant la famille, il savait tomber sur le grand-père. Sullivan… Il avait oublié qu’il était aussi grand. Il a vieilli, mais pas autant qu’il l’aurait espéré. Le salaud tient encore debout, mais plus pour longtemps. Henry ouvre son caban et sort de sa ceinture un long couteau, qu’il cache, la pointe vers le bas, dans sa manche. Il pourra le faire glisser dans sa main le moment voulu. Ce sera discret et rapide. La prison lui aura au moins appris ce genre de choses. Ce couteau volé dans la cuisine d’une gargote, il le lui plantera dans le ventre, dans le foie et même deux fois, par sécurité. Puis, s’il le peut, il le lui enfoncera dans la gorge. Son idée est de le tuer et non de le faire souffrir plus que nécessaire. Après tout, Sullivan l’avait juste assommé avec la crosse de son Colt au moment de son arrestation. Le train venait de passer la frontière américaine. Il ne l’avait pas vu venir dans le couloir du wagon. Il s’était réveillé assis, menotté, au milieu des autres voyageurs. Il avait senti leurs regards curieux, inquiets et surtout méprisants. Plus que l’arrestation, c’était cela qu’il n’avait pas supporté. Ce mépris lui collait à la peau. En prison, il avait eu le temps de ressasser tout cela. À l’écart des autres, il s’était mis à haïr. Il avait commencé par les policiers qui avaient pris le relais du détective et qui, eux, l’avaient tabassé. Il y avait eu le juge, assis dans son fauteuil de cuir, qui bâillait en entendant les trois ou quatre phrases de son minable avocat. Un gros type qui sentait l’oignon. Il y avait eu ensuite ses codétenus, mais finalement, ils ne comptaient pas. Sullivan s’était vite imposé. Avec sa voix toujours posée, sa gueule de héros, sa moustache épaisse et son costume bien taillé autour du colt qu’il portait sous le bras, c’était autre chose. Il n’avait pas été méprisant, ni même condescendant durant le voyage en train. Il avait juste allumé une cigarette et l’avait regardé un instant avec attention. Kinney avait perçu dans ses yeux noirs le reflet insensible de ce qu’il était… Et ce n’était pas grand-chose. Il n’avait revu le détective qu’au moment de son procès. Il avait conté en quelques mots son enquête. Elle l’avait menée de l’appartement du jeune médecin à un receleur de Portland qui l’avait rapidement dénoncé. Henry avait été surpris de ne pas entendre Sullivan le charger sur ses activités «commerciales» au Québec. Il lui en fut même un temps reconnaissant, avant d’entendre la sentence du juge.

 

Henry Kinney se frotte les mains. Il est prêt à sortir. Il veut l’attendre dans la rue, le croiser, le poignarder et partir. Il ira loin. Pas au Klondike où tous ces fous se rendent pour trouver de l’or au milieu des neiges canadiennes. Non, en Arizona… Là où il fait chaud et sec toute l’année. Il renifle encore une fois, puis sort un mouchoir déjà bien garni et se mouche. Il s’essuie ensuite consciencieusement les narines et regarde le contenu étalé en couches épaisses sur le tissu. Une mauvaise impression d’être observé le fait se raidir. Il se tourne doucement. Sullivan lui fait face.

«Ma famille t’intéresse, Kinney ?»

Henry sent sa bile lui monter d’un coup dans la gorge. Sa main se crispe sur la lame du couteau. Il essaye de le faire glisser. La pointe se coince dans le tissu de sa manche. Sullivan devine l’arme, sort un lourd galet de la poche de son manteau et l’abat de toutes ses forces sur la mâchoire de son ancien prisonnier. Kinney sent l’os craquer et ses dents brisées labourer sa langue. Étrangement, le choc l’a presque anesthésié. Au deuxième coup, il est toujours lucide. Le troisième le projette contre le mur. Il tente de lever les bras, de se protéger, mais ils ne lui répondent plus. Il veut parler, hurler, mais sa bouche ne crache qu’un gargouillis écœurant. Ses pensées s’emballent, il sait maintenant que Sullivan a ramassé le caillou dans le parc. Il sait que le vieux détective ne lui fera pas grâce. Un sang épais obstrue sa gorge. Il tousse, voudrait respirer, ouvrir les yeux, être ailleurs. Au quatrième coup, son crâne se casse. Il étouffe un sanglot. C’est fichu. Son corps s’engourdit. Il se sent glisser. Un voile pourpre l’enveloppe. Ce n’est pas désagréable. Il n’a plus froid. Sullivan empoche sa pierre et tire d’une main le cadavre plus à l’intérieur de la ruelle. Il avait mis une bonne minute à mettre un nom sur ce visage qui apparaissait et disparaissait au coin du mur. Seul, il aurait attendu avant d’agir. Peut-être aurait-il même été moins radical, mais nul ne pouvait menacer sa famille. Un frisson le parcourt. Cette ruelle est glacée. Il jette un dernier regard à Kinney, en pensant qu’il devait vraiment lui en vouloir. Puis, évitant de piétiner le sang que la neige ne peut plus absorber, il relève le col de son manteau en se disant qu’il ne faudrait pas qu’il attrape froid.

 

 

 

 

Upper East Side, New York, janvier 1898

 

Placé en hauteur à l’arrière du fiacre, le cocher tire sur les rênes et arrête son attelage à la hauteur de l’un des magnifiques hôtels particuliers qui jalonnent l’avenue. D’ordinaire il apprécie de rouler par ici, face au parc où, dès les beaux jours, il emmène sa bourgeoise et ses deux fils prendre un bol d’air un peu moins corrompu par la poussière de charbon. Même balayée par les vents, sa rue de l’East Harlem sent toujours les égouts et la fumée. Il passe son temps à tousser et à cracher… Parfois même à travers le carreau cassé de l’une des fenêtres de son appartement. Son fils se précipite alors afin de voir si le glaviot marron noir atterrit sur le paletot d’un piéton. Cela arrive souvent. La rue grouille de monde. Les choses ne se sont pas arrangées avec la venue de tous ces immigrants, ces Italiens et ces Juifs de Russie qui ne connaissent pas trois mots d’anglais et qui polluent ses oreilles avec leur bla-bla sauvage et bruyant. Rien à voir avec le finnois parlé par son père à la maison et qui avait pris l’accent new-yorkais moins de six mois après avoir débarqué avec sa mère. Elle avait eu plus de mal à apprendre la langue et à s’habituer à un style de vie bien différent de celui de Kälviä, sa ville natale. Elle en a encore plein la bouche de ce trou glacé qui, à l’en croire, est une annexe du paradis sur terre. Le cocher étouffe un juron en voyant le client sortir de son fiacre. Ce type a la gueule d’un de ces salauds de flics irlandais dans un habit de gentleman. À force, il finit par ne plus se tromper sur la qualité de ses clients. Il sait aussi repérer ceux qui arrondissent la course et ceux qui restent la main tendue pour récupérer leur monnaie…

Samuel Sullivan se tient sur le trottoir et, comme à son habitude, propre aux policiers ou aux bandits, observe les alentours de la maison où il doit se rendre. Cela fait bien dix ans qu’il n’est pas revenu ici. Si le quartier était déjà celui des riches à l’époque, il est aujourd’hui devenu celui de la haute société. Une petite toux impatiente du cocher lui rappelle que le temps se monnaye dans cette ville. Il se retourne et lance une pièce au fiacre qui l’attrape avec dextérité et démarre sans même un regard pour son client.

Sullivan entame son ascension en prenant soin de ne pas glisser sur les marches gelées par endroits. Avec le froid, son genou droit a tendance à se raidir. La douleur n’est pas importante, mais lui rappelle qu’à l’approche de la soixantaine, les vieilles mécaniques se grippent.

Une bonne, blonde et jolie, vient lui ouvrir la porte du vestibule. Sullivan annonce qu’il a rendez-vous. La soubrette l’entend à peine, gênée par les éclats de voix venant du hall. Blême de colère, un homme de haute taille arrache son chapeau melon des mains d’un majordome, dont le calme et l’attitude un brin hautaine achèvent d’exaspérer le visiteur sur le départ.

«Vous direz à M. Harding que je ne me déplacerai plus pour prendre ses ordres! Vous lui direz que je suis son associé et pas son larbin! S’il est fatigué, qu’il démissionne du conseil…»

L’homme pose rageusement son chapeau sur la tête, jette un regard furieux à Sullivan et s’en va avant même que le majordome ne lui ouvre la porte.

Ce dernier, embarrassé, se racle la gorge, puis adresse un sourire au nouvel arrivant.

– Monsieur Sullivan, quel plaisir de vous revoir!

Les deux hommes se serrent la main.

– Clarence, les années n’ont pas de prise sur vous…

– Merci, Monsieur. Sur vous, non plus…

Samuel Sullivan ne peut s’empêcher de sourire.

–Vous ne savez toujours pas mentir, Clarence. Pourtant, avec tous les escrocs et autres politiciens qui ont défilé ici, vous étiez à bonne école…

Clarence acquiesce avec bonne humeur.

Sullivan lui serre gentiment le bras. Il a toujours eu de l’estime pour cet Écossais. Un pur officier de marine, dont le navire avait été saisi par les autorités après la faillite de sa compagnie et qu’on avait «oublié» avec d’autres sur un quai de New York. Contrairement à l’usage, Clarence Gordon s’était directement présenté aux bureaux de la Harding’s Company un matin de novembre 1867, et avait réclamé de voir le patron. La prestance sèche et aristocratique du marin avait empêché qu’on le mette immédiatement à la porte. James Harding avait été impressionné par le culot de l’Écossais, qui avait commencé à lui débiter d’une voix monocorde une sorte de curriculum vitae, dans lequel il avait mentionné avoir grandi dans la maison d’un Lord, où son père officiait en tant que domestique. Harding avait besoin d’un majordome et Clarence Gordon d’un travail.

Lorsque le maître d’hôtel était entré à son service, la guerre civile était achevée depuis deux ans. Harding venait de lancer une exploitation minière dans le Colorado, grâce aux bénéfices de son activité d’armateur. Il avait commencé petit, quelques mois après sa blessure et sa réforme de l’armée, en investissant tous ses biens dans l’achat d’un petit navire de commerce battant pavillon suédois, dont il prit soin de conserver l’origine. Ce dernier était censé le protéger des redoutables corsaires sudistes, prêts à tout pour retarder la chute du monde confédéré. La guerre, malgré une patte souvent douloureuse que lui avait laissé un shrapnel, avait au moins été une aubaine commerciale pour Harding. Washington avait besoin de marchandises et le bateau, bientôt suivi de beaucoup d’autres, les lui livrait…

– Comment va votre patron?

Le majordome perd son sourire et baisse les yeux.

– Ah… C’est ce que je craignais…

– Je vais prévenir M. Harding que vous êtes arrivé. Voulez-vous l’attendre dans le salon dans lequel patiente déjà le frère de «Monsieur»? Souhaitez-vous une tasse de café ou de thé ?

D’un geste, Sullivan décline la proposition et pénètre dans le salon.

Un homme, Clifford Harding, d’une petite cinquantaine d’années, observe la rue par l’une des grandes fenêtres. Il se tourne et sourit au nouveau venu.

– Clifford, ça faisait longtemps.

– Bonjour Sam… Une éternité. Toujours dans le Maine?

Les deux hommes se serrent chaleureusement la main.

– J’y suis au calme.

– Après toutes ces années chez Pinkerton cela doit vous changer.

– Un peu, oui… Et vous ? Votre charmante épouse et votre fils ? Il doit être grand, maintenant.

– Il vient d’entrer à Harvard. C’est le premier de la famille. Il veut faire du droit, et devenir avocat, comme votre fils.

– Le temps passe. Je les revois jouer avec Emily et William dans cette maison.

– Elle est malheureusement devenue bien triste…

– James va aussi mal que ça ?

Clifford acquiesce. Il porte la main à son gilet et tripote nerveusement une breloque en argent accrochée à la chaînette de sa montre. Sullivan l’a toujours vu frotter cette petite médaille dès qu’il est sous pression. Le bijou est aujourd’hui tellement usé qu’il est devenu lisse.

– Les médecins le donnent mourant. Mais cela reste confidentiel. Vous avez vu l’un de nos associés en entrant… Les affaires… C’est très tendu. Et cela n’arrange d’ailleurs pas la santé de mon frère.

Manifestement peiné, Sullivan crispe les mâchoires.

Le majordome arrive dans le salon, annonce que «Monsieur» va les recevoir dans son bureau.

Clifford Harding remercie Clarence et, indiquant l’étage supérieur du doigt :

« Allez-y en premier. Je laisse se retrouver les deux «complices». Je vous rejoindrai dans un moment. »

 

 

 

Encore seul dans le bureau, Sullivan s’approche d’une grande cheminée. Un feu y crépite, dardant une chaleur rassurante sur quelques mètres. L’endroit, qui a toujours un peu senti l’encaustique, n’a pas changé d’un iota. Harding, qui n’a jamais supporté les Anglais en raison de leurs techniques commerciales agressives, apprécie néanmoins le raffinement de leur ameublement. Dans son bureau, tout n’est que bois précieux. Sullivan reconnaît le grand tapis persan aux motifs compliqués d’un rouge profond que son ami a obtenu après une partie de poker à laquelle il a participé. Il appartenait à un ancien chirurgien de l’armée, qui calmait ses nerfs en dilapidant les biens de sa famille dans l’arrière-salle d’un bar du Bronx. Harding et Sullivan aimaient bien le médecin et avaient reconnu les signes de cette maladie nerveuse qui s’imposait sournoisement chez des vétérans. Certains devenaient violents, d’autres apathiques et beaucoup suicidaires. Le joueur ne laissait rien percevoir de tout cela. Ses longues mains ne tremblaient pas. Il souriait souvent. Seul son regard trahissait un reflet de mélancolie. Au bord de la ruine, le docteur avait décidé de jouer une dernière partie. Il y remporta toutes les mises. Il prenait tous les risques, sans même chercher à bluffer. La chance, d’ordinaire capricieuse, lui avait accordé en une nuit toutes ses grâces. Harding avait perdu plusieurs milliers de dollars, Sullivan quelques centaines et l’un de ces petits Colt 1862 de calibre 36. Le même que l’on retrouva au pied du fauteuil dans lequel s’était suicidé le médecin au petit matin.

Samuel Sullivan avait oublié à quel point le bureau était lumineux. Malgré la mode des papiers peints souvent chargés ou du velours tendu qui habillaient généralement les belles demeures bourgeoises, Harding avait voulu des murs blancs qui réfléchissaient l’abondante lumière des grandes fenêtres. La clarté du lieu mettait joliment en valeur trois tableaux que l’homme d’affaires avait rapportés de Londres. Si Sullivan n’avait jamais apprécié le plus cher, un très jaune coucher de soleil sur un bras de mer, de Turner, il aimait les deux autres, une vue de la Tamise par Pissarro, et un paysage champêtre de Monet, avec lequel Harding avait sympathisé lors d’un voyage en France. James avait toujours aimé l’art, mais ne pouvait s’empêcher d’y voir également un bon investissement. Il lui arrivait de les observer de longs moments, assis derrière sa table de travail encadrée d’une vaste bibliothèque, dont les hôtes étaient des classiques de la littérature anglaise et française, des récits d’explorateurs et une majorité de livres scientifiques et techniques. Harding avait une passion pour l’ingénierie. Dès le début de la guerre, il avait demandé à être incorporé dans le seul bataillon du Génie de l’armée, mais l’effectif de 650 hommes était au complet. Harding se retrouva donc dans l’infanterie, à traîner un lourd fusil Springfield.

Le vieux détective remarque deux photos encadrées sur le linteau de la cheminée. Il s’en approche. La première montre Harding, sa femme Jeanne, et leurs deux enfants, Emily et William, encore petits. Le cliché familial, dont la coutume veut qu’il soit généralement un brin sévère, montre cette fois des personnes souriantes. Les Harding étaient à l’époque des gens heureux. La seconde, en moins bon état, date de la guerre de Sécession. On y voit Harding en uniforme aux côtés de Samuel. Ils avaient vingt ans et déjà le regard de ceux qui ont survécu.

« À cette époque, le pire qui pouvait nous arriver était d’être tués… »

Sullivan se retourne et découvre son ami James Harding, amaigri, blafard, les yeux profondément enfoncés dans les orbites. Seule sa voix, étrange mélange de charme et d’autorité, est restée fidèle à ce volcan mobile qu’était son ami.

Le millionnaire s’appuie sur l’une des cannes à pommeau d’argent qui ne le quittent plus depuis sa blessure reçue en mai 1863, lors de la bataille de Chancellorsville. Son souffle est court. Chaque inspiration est rauque et semble douloureuse.

– Sam, merci d’être venu. Je suis heureux de te voir.

– Moi aussi. Je comprends mieux ton télégramme. Tu n’as pas l’air en forme, James…

Harding esquisse un pâle sourire.

– Une saleté me bouffe de l’intérieur… J’ai l’impression de moisir sur pied.

Harding grimace. Essoufflé, il sort un mouchoir et le tient une seconde devant sa bouche, avant de reprendre.

– Je vais crever, Sam… Mais je reste discret. Personne ne m’approche. Clarence y veille, tu l’as vu.

– Que crains-tu?

Harding lève une main fatiguée.

– Vivant, mes ennemis et mes associés me redoutent, mourant, ils montreront les crocs. Le sang attire les chiens, comme tu le sais…

Harding se met à tousser. Il pose de nouveau le mouchoir devant sa bouche. Il s’empourpre, la respiration coupée. Sa main glisse le long de son corps. Le linge est taché d’un peu de sang. Sa toux reprend, encore plus rauque, puis s’estompe.

– Je ne te voyais pas mourir comme ça…

– Moi non plus. C’est plus douloureux que glorieux. Harding désigne la photo de guerre que Sullivan tient toujours dans les mains.

– Dire qu’on a survécu à ça…

– Et à pas mal d’autres choses depuis.

– Tu sais, à l’approche de la mort, on évalue son parcours et je ne suis pas toujours fier de ce que j’ai fait durant la guerre… Et même après.

– La guerre nous a formés, James.

– Tirer le premier et toujours achever un ennemi blessé…

– La morale est la toge blanche des civils et le linceul des soldats.

Harding acquiesce.

– On nous a dit de tuer. La boucherie terminée, on nous a ordonné de respecter Dieu, la vie, et la loi…

Les deux hommes se regardent et ne peuvent s’empêcher de rire quelques secondes.

Harding se dirige lourdement vers son bureau. Il écarte le fauteuil de cuir et s’assoit. Il caresse un instant le bord patiné du bureau.

– Oui, cela ne fait pas de nous des hommes bons, mais des hommes craints. C’est plus utile.

Harding lève une main fataliste avant de reprendre :

– Si au lieu d’attraper tous ces voleurs pour ce fou de Pinkerton, tu m’avais suivi quand j’ai créé mon empire, tu serais riche à présent.

– Je ne suis plus détective et je ne suis pas pauvre, James. Et puis, te suivre était beaucoup plus dangereux… Moi, mes ennemis veulent juste ma peau, toi… Ils veulent ronger tes os.

– Je sais, mais à quoi bon vivre sans risque ? Sam, es-tu vraiment heureux aujourd’hui à regarder brouter les vaches dans le Maine ?

Sullivan est surpris par la question.

– Mais… Bien sûr… Enfin, c’est plus tranquille… Et depuis la naissance de Louis, mon petit-fils… Je me suis rapproché de mon fils… J’ai enfin une vie de famille.

Harding a tout à coup un air triste.

– Caroline te manque ?

Sullivan se ferme.

– Pardon… Alors… Je suis heureux pour ta nouvelle vie, James.

Sullivan sourit de nouveau, puis grimace.

– Tu as raison, je m’ennuie à mourir dans le Maine.

Harding apparaît d’un coup ravi.

– Je m’en doutais ! Pinkerton n’a jamais cherché à te réembaucher ? Tu es une légende vivante…

– Pas vraiment. Je suis trop vieux et puis, je devenais gênant après la tuerie des aciéries de Homestead.

– Je sais… C’était un massacre stupide ! Quoi… Une quinzaine de morts ? Envoyer des Pinkerton tirer sur des ouvriers en grève n’est pas la solution.

– Ça ne l’était pas effectivement. Je suis un détective, pas un briseur de grève. L’agence s’est fait beaucoup d’argent en s’attaquant frontalement aux syndicats et en faisant entrer des ouvriers pour remplacer les grévistes. J’ai senti que cela allait mal tourner et j’ai refusé d’y aller. Le ton est monté… L’agence n’a pas apprécié, alors je suis parti. Je n’ai jamais tiré sur un homme que je pensais innocent, tu le sais.

– Le problème, c’est que tu as rencontré beaucoup de coupables, Samuel…

Samuel Sullivan ne peut s’empêcher d’amorcer un sourire. Une nouvelle quinte de toux semble broyer la poitrine de James Harding. L’industriel hoquette, essaye de cracher dans son mouchoir qui se couvre de nouvelles gouttelettes de sang. Le souffle ne revient pas… ou par bribes, compact, presque filandreux.

Sullivan regarde, désolé, son ami, puis le voyant étouffer se précipite vers lui. Ne sachant vraiment que faire, il lui tapote un peu bêtement le dos.

– Veux-tu que j’appelle Clarence ?

James lui fait signe que non.

Alertés par le bruit, inquiets, Clifford Harding et le majordome entrent sans frapper dans la pièce.

Clifford rejoint Sullivan: «James ! James ! »

Depuis la porte, Clarence lance : «Je vais aller chercher le docteur Lévine ! »

Harding éructe et semble d’un coup retrouver son souffle. D’un signe autoritaire, il ordonne à Clarence de rester et dit d’une voix enrouée : «C’est… C’est bon… Je ne veux voir personne… ça suffit…»

Le millionnaire pose la main sur sa poitrine.

Des couleurs lui reviennent. L’air se fraie un passage. Par petites goulées d’abord, puis par inspirations plus grandes. Clarence tend un verre avec une sorte de sirop couleur de miel, du laudanum, que son patron avale en partie.

Harding observe les trois hommes face à lui et d’un regard indique que cela va mieux. Clarence se retire. D’un geste, Harding invite Sullivan et son frère, qui frotte furieusement sa médaille, à s’asseoir. Il se racle la gorge, puis, d’une voix retrouvée…

– Navré, ce n’est pas un spectacle…

Clifford Harding et Samuel Sullivan échangent un nouveau regard inquiet. James Harding prend une longue respiration ponctuée de râles crépitants et reprend :

– Sam, j’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu ailles à Paris, que tu prépares mes enfants à ma mort et que tu les fasses rentrer au plus vite… La succession… Il faut que je leur parle… Que je les mette en garde… Il y a trop d’argent et d’intérêts en jeu.

–À Paris ?! Il y a combien d’années que tu n’as pas revu William et Emily ?

– Depuis ma séparation d’avec Jeanne, six ans… Sept… à l’époque, je pensais qu’ils seraient mieux avec leur mère et puis… Paris… Ils ne manquent de rien. Je leur verse à tous une pension.

– Pourquoi ne pas leur télégraphier ? Jeanne fera ce qu’il faut… Et puis Clifford pourrait y aller. Il me semble plus légitime que…

Harding lui coupe la parole.

– J’ai besoin de Cliff à mes côtés pour l’instant. Il doit bientôt partir régler certaines affaires dans le Colorado. Il est le seul de mes associés en qui je peux avoir confiance et que mes actionnaires redoutent encore. Quant à Jeanne…

Sullivan le regarde interrogatif.

– Ce n’est pas Jeanne le problème. Depuis qu’elle est rentrée en France, nous sommes en bons termes. As-tu entendu parler de l’affaire Dreyfus, un capitaine français, Juif, accusé de trahison et envoyé au bagne ?

Sullivan acquiesce.

– Depuis le début de cette affaire, la France est coupée entre ceux qui croient en son innocence et ceux qui veulent sa peau. Ils sont au bord de la guerre civile…

– À ce point ?

– Pas loin. Bref… William s’est lié à de jeunes extrémistes qui veulent tuer du Juif et Emily… Eh bien… Elle a rencontré un étudiant israélite et s’est enfuie avec lui. Un artiste ! Tu te rends compte ? Certainement socialiste en plus, Jeanne est inquiète, et Brissac, mon représentant sur place, l’est encore plus.

Essoufflé, épuisé, Harding tend une main tremblante vers son verre. Sullivan se lève et le lui avance.

– Les enfants te considèrent comme mon deuxième frère, Sam. Une sorte de shérif auquel on obéit. C’est une mission de famille et pour une fois sans risque pour toi.

Sullivan regarde son ami épuisé et hésite une seconde…

– C’est entendu, James. Je vais y aller.

Harding semble d’un coup rassuré. Il sort une grosse enveloppe d’un tiroir et la pose sur la table.

– Je le savais… Voici un billet en première, de l’argent pour tous tes frais et pour toi.

Il lève une main avant que Sullivan ne réagisse.

– S’il te plaît, tu vas en avoir besoin… Cliff va prévenir Jeanne, Brissac et notre ami Georges. Il est devenu quelqu’un d’important. J’ai un cadeau pour lui… Un coffret avec deux belles armes, tu verras. Il paraît qu’il passe son temps à être provoqué en duel. S’il est toujours vivant quand tu arrives, il pourra t’aider si nécessaire… Il connaît du monde.

– Bien… Je verrai Georges. Je vais te ramener les enfants. Toi… Reste en vie.

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