ROMAN

16,90 euros - 176 pages

Parution le 03/03/2022

ISBN 978-2-35887-850-0

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

Jeannette et le crocodile

Séverine CHEVALIER

Jeannette a dix ans aujourd’hui. Avec sa mère, elles ont de grands projets pour cette journée : elles prendront la route pour aller voir Éléonore, un crocodile trouvé dans les égouts près du Pont-Neuf et recueilli au zoo de Vannes. Jeannette ne veut pas d’autre cadeau ; depuis qu’elle en a entendu parler, l’histoire d’Éléonore la fascine. Mais dans la petite ville thermale où elles vivent, où les usines ferment, où l’on se bat pour payer les factures, pour ne pas trop boire, pour essayer d’être parfois heureux, que valent les rêves des petites filles ? Cette rencontre avec son crocodile, ce sera pour l’anniversaire de ses onze, douze ou treize ans... On ne pense pas qu’il pourrait être un jour trop tard. Jeannette et le crocodile nous livre la chronique poignante des vies de quelques personnages qui tentent de rêver d’avenir malgré l’infinie dureté d’un monde d’échecs et de faux-semblants. Une fois de plus, Séverine Chevalier nous offre un roman bouleversant d’humanité.

ROMAN

16,90 euros - 176 pages

Parution le 03/03/2022

ISBN 978-2-35887-850-0

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

Séverine CHEVALIER

Séverine CHEVALIER

Séverine Chevalier est née en 1973 à Lyon où elle passera les vingt premières années de sa vie. Après des études à Sciences Po, elle poursuit un DESS de droit public et devient juriste à la mairie de Saint-Étienne. Elle vivra ensuite pendant treize années à Marseille où elle décidera de se consacrer à l’écriture à partir de 2008. En 2015, elle s’installe avec sa famille en Auvergne. Son premier roman, Recluses, est publié aux éditions Écorces en 2011. Ses romans suivants, Clouer l’Ouest (2014), Les Mauvaises (2018) et Jeannette et le crocodile (2022), seront publiés à La Manufacture de livres.

Ce qu’en dit la presse

  • Séverine Chevalier, c'est une plume qui vole très haut dans le roman noir.

     

    L'émission intégrale

    Elise Lépine - MAUVAIS GENRE
  • Délicat et touchant, le quatrième roman de Séverine Chevalier nous entraîne dans le quotidien d’un village peuplé d’êtres fragiles et beaux, aux échos profondément humains.

  • Depuis Clouer l’Ouest, c’est indiscutablement une « voix » à part, une « voix » qui porte aussi. Et le lecteur garde longtemps, en écho, les affres de cette petite Jeannette.

  • C’est une histoire émouvante que raconte Séverine Chevalier qui inscrit son roman dans un paysage sombre où les coups de la vie sont reçus de plein fouet et sans ménagement.

    Mimiche - ACTUALITTÉ
  • Une fois de plus, Séverine Chevalier nous offre un roman bouleversant d’humanité.

    Arnaud - Les Sandales d'Empédocle - FRANCE BLEU BESANÇON
  • Une fois de plus, Séverine Chevalier nous offre un roman bouleversant d’humanité.

     

    Emission complète

    Marie-Ange Pinelli - FRANCE BLEU DOUBS
  • Uune auteure qui a compris le désarroi des gens et le dissèque avec soin, à travers un personnage emblématique, sans pathos, ni manichéisme, comme une journaliste pointilliste, engagée et scrutant le monde social.

    Laurent Greusard - K-LIBRE
  • Sous l'aspect noir du texte, où la manipulation s'installe lentement, Séverine Chevalier dégage un propos politique sur le rapport au corps, son usure par la vie et sa violence, spécialement lorsque l'on est une femme.

  • Une histoire poignante et efficace, bien racontée.

  • Séverine Chevalier a en elle un talent époustouflant, une sensibilité et une acuité inégalées.

     

    Retrouvez ici l'intégralité de cette chronique.

    EVADEZ-MOI
  • Séverine Chevalier nous donne à voir la vie de ceux qui n’ont plus beaucoup.

    Retrouvez ici l'intégralité de cette chronique.

    LES LIVRES D'ELIE

Ce qu’en pensent les libraires

  • Franche, attentive, l’auteur nous livre une chronique intime et bouleversante des vies bousculées. Qu’est-ce que l’on en fait, de la vie, quand on ne laisse pas les autres en décider pour nous ?

    Manon - Librairie Gargan'Mots à Béton

FERMER

Il vaudrait mieux que dans la tête la salle de stockage soit accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et correctement rangée. On saisirait le dossier B-11 pour récupérer tels ou tels souvenir ou information. En bas de la pochette apparaîtraient en rouge les coordonnées des chemises Y-18 ou HX-73 auxquelles le premier élément pourrait être relié. On s’y référerait sans problème. On s’installerait au bureau et disposerait le tout bien en évidence. Avec la règle on tracerait les lignes et les recoupements, et ce serait un jeu d’enfant pour parvenir à la VCC, la Vision claire des choses, celle que personnellement je recherche chaque jour qui se présente, et même la nuit car souvent je dors peu.

Personne n’est venu me demander pour la petite, pourtant j’aurais des choses à dire qui n’ont rien à voir avec les grands déversements d’ici ou là, le flux ininterrompu des discours filant dans tous les coins comme des poulets sans tête. Les gens parlent sans savoir et sans même savoir qu’ils ne savent pas, cela je l’ai constaté assez tôt dans ma propre vie, et c’est une donnée à prendre en compte bien sûr, que les gens s’expriment sur tout et n’importe quoi. Au début ça m’impressionnait, car je croyais que l’ensemble de ceux qui parlaient avaient raison, et tout s’embrouillait très vite dans mon esprit quand ils n’étaient pas d’accord. Tous les messages se mélangeaient entre eux, même les plus opposés, je ne savais plus quoi penser, et ces agglomérations contradictoires me cognaient le crâne au point de me donner envie de hurler. J’insiste un peu pour expliquer, mais c’était vraiment ça, une douleur physique et un grand brouillard paradoxal dans tout le corps, avec aussi et pour finir la sensation de disparaître. Ce phénomène se produit encore, mais j’ai beaucoup travaillé à l’intérieur de moi pour lutter contre l’envahissement des mots des autres, grâce à diverses techniques que je me suis plus ou moins bricolées tout seul et qui m’aident beaucoup, surtout l’écriture sur des carnets que je numérote, pour ne pas tout entremêler.

Quand j’ai appris pour la petite, c’était à la télé au foyer pour adultes où je suis depuis qu’il a été considéré que je ne pouvais plus tellement rester chez moi. Je crois que c’est pour cette histoire de mur, mais j’y reviendrai pour expliquer, ou plutôt non, je vais l’énoncer tout de suite, ne commençons pas à partir dans tous les sens, ça Blandine me le disait toujours quand nous étions gamins : Pascal, arrête de partir dans tous les sens. Je crois que j’aimais bien quand elle me tançait gentiment, d’une part parce que les mots disaient pour une fois précisément ce que je ressentais, à savoir que ma pensée se disloquait en plein de petits bonshommes obligés de cavaler en même temps dans toutes les directions, appelés par des besognes toutes aussi urgentes les unes que les autres, d’autre part parce que ça faisait garde-fou ou chien de berger, des petits bonshommes, un sifflet pour les retenir et les parquer au même endroit, et ça me faisait du bien d’avoir quelqu’un d’extérieur à moi, ma sœur, pour me le remémorer, étant incapable, sur le coup, de m’en souvenir moi-même.

J’habite à côté de chez Blandine et de la petite, plus exactement c’est un genre de maison coupée en deux, près de la rivière, et moi j’en occupe un bout. Je ne sais plus à partir de quel moment j’ai commencé à m’inquiéter à son propos, je parle de la rivière, car au début que nous étions installés là je l’adorais. J’aimais y tremper mes pieds et ceux de Jeannette, j’aimais observer les poissons, les araignées qui courent avec leurs grandes pattes, les sangsues, les libellules, les punaises aquatiques, toutes les bestioles s’agitant en dessous et au-dessus de l’eau. J’aimais cette sensation d’être caché par la falaise, de vivre dans une sorte de souterrain, mais à ciel ouvert. Elle n’avait l’air de rien, cette rivière, et les maisons construites au bord signifiaient bien qu’elle était douce et sans danger, mais il faut parfois se méfier de l’aspect extérieur des choses, il faut parfois voir plus loin, et j’ai commencé à lire pas mal de textes et de rapports sur les cours d’eau, crues décennales, crues centennales, etc., où comment un petit filet de rien du tout peut facilement, sous certaines conditions qui arrivent de plus en plus souvent avec le réchauffement climatique, se transformer en torrent furieux, en masse hostile et dévastatrice. Alors il est trop tard pour en arrêter la puissance.

C’est une nuit que j’ai compris ce que j’avais à faire, et je m’y suis dès le lendemain attelé, à bâtir mon mur, en bas du jardin, à deux mètres de l’eau. Puis j’ai voulu continuer du côté de Blandine pour les sauver elles aussi, elle et la petite, mais elle n’était pas tellement d’accord ni avec mon analyse, ni avec la solution préconisée, et après je sais juste que je ne pensais plus qu’à ça, je ne m’en sortais pas, de cette idée de l’eau qui allait nous submerger sans que nous puissions rien faire, et d’un certain côté ça a été un soulagement de partir au foyer, même si je ne l’avais pas vraiment désiré et que je ne souhaitais pas quitter la petite et ma sœurette. Bien qu’elle en ait un peu marre de moi des fois, elle a toujours été gentille, à se préoccuper de ce qui m’arrive, à souhaiter que je vive bien.

Au foyer il n’y a pas de rivière, on est plutôt à plat dans une plaine, entre un camp de gitans, la prison ultramoderne, et une autoroute qui file droit vers Paris.

Je me trouvais dans la salle de télé quand j’ai reconnu les Champs-Élysées. Personnellement je ne m’y suis jamais rendu et ça ne me manque pas, non, on ne peut pas dire que ça me manque ce genre de lieu, même s’il m’arrive de me sentir triste en pensant à tous les endroits où je ne suis pas allé et où je n’irai jamais. De ce point de vue Google Earth, Google Maps et Street View sont à double tranchant, car il y a toujours un moment où on voudrait pouvoir se transporter en vrai, après avoir été content d’explorer de loin les moindres recoins de la terre. J’ai donc vu les Champs-Élysées et les mots Flash spécial Alerte attentats, les annonceurs de nouvelles ont dit qu’ils ne montreraient pas la totalité des images, que des vidéos des faits avaient été réalisées, mais que par décence ils ne les diffuseraient pas. Même les réseaux sociaux les avaient enlevées, après signalement.

Il n’est pas forcément évident de déceler le degré de gravité d’une information aux visages des journalistes qui restent le plus souvent impassibles, sauf quelquefois j’ai observé un léger sourire quand la météo est bonne, c’est-à-dire beau et sec pour les tee-shirts et les baignades et les sorties en terrasses, ce qui me met en général en rogne du point de vue de la nature, de plus en plus beau et sec, de plus en plus de tee-shirts et de terrasses, mais quid de l’eau pour les plantes et les animaux, ça on dirait qu’ils s’en fichent, les présentateurs, mais j’ai remarqué qu’ils ne clignaient presque plus des yeux et que les têtes s’affaissaient vers le bas, et là j’ai senti que c’était grave.

 

 

 

 

 

Il n’y a plus d’argent dans le gros cochon, elle a vérifié en se levant, mais c’est normal, maman l’a pris pour la journée d’anniversaire. Elle a mis de l’essence dans la vieille bagnole, acheté quelques provisions pour manger ce soir et demain, fourré le reste dans son portefeuille pour les tickets d’entrée.

Hier, la fillette a préparé son sac à dos, celui qu’elle utilise lors de ses virées en forêt : elle l’a secoué au-dessus de l’évier pour enlever la terre et les feuilles mortes, a séché le fond avec le sèche-cheveux deux vitesses de la salle de bains, en faisant attention au fil, qu’il ne trempe pas dans le fond du lavabo bouché où stagne toujours un peu d’eau sale, puis déposé dedans une culotte, une paire de chaussettes dépareillées, un tee-shirt, un pyjama propre, un cahier et des stylos de couleur, son canif – le cadeau de sa neuvième année. Elle a aussi ajouté une serviette de toilette, celle qui gratte bien la peau.

Aujourd’hui, ce matin, tout à l’heure, elles partiront toutes les deux par les petites routes. Maman a dit on prendra les petites routes c’est plus joli, ma puce toi qui aimes les arbres tu les verras mieux défiler, et elles dormiront dans un hôtel – un hôtel ! – Jeannette n’est jamais allée dans un hôtel, un hôtel Formule 1, et demain, pour ses dix ans, ce sera le grand jour.

Jeannette attend en bas. Elle pose le sac à dos devant la porte, pour ne pas l’oublier. Elle va chercher dans la cuisine le cabas pour le voyage. Dedans il y a des chips, celles qu’elle préfère, au vinaigre, bien salées, du Fanta orange, du pain de mie en carrés, des boîtes de pâté emballées dans du plastique, une plaquette de chocolat au lait, du café soluble, un cake aux fruits et des bougies torsadées qui ont déjà servi, entourées d’un élastique. Elle sourit à la pensée qu’elle confectionnera elle-même les sandwichs, avec son couteau. Elle pose la nourriture à côté du sac, à l’entrée, s’arrête un instant pour réfléchir, puis retourne dans la cuisine prendre dans le frigo presque vide le bocal de cornichons, en extirper huit maigrichons qu’elle empaquette dans du papier alu. Elle les ajoute aux chips.

Elle est habillée, mains, dents et visage lavés. Elle a rabattu la couette sur son lit, est montée sur une chaise pour replacer le cochon en haut de l’armoire.

Elle se tient prête.

Le plafonnier est allumé, car dans cette maison, au rez-de-chaussée, il n’y a que deux minuscules fenêtres et c’est le matin, et le matin il n’y a pas de soleil ni de lumière malgré le ciel limpide parce qu’on vit ici enfoncé dans une gorge, mais quand on ouvre la porte on est saisi par la rumeur intacte de la rivière, en contrebas du jardinet qui descend en pente douce, et pour la petite fille qui sort maintenant c’est le bruit lui-même plus que la vision de l’eau qui coule, plus ou moins sombre, plus ou moins argentée selon l’heure de la journée et la saison, qui fait s’engouffrer à l’intérieur et dans sa tête la clarté et des imaginations de grandes montagnes blanches, étincelantes, de plateaux arides, voire de mers énormes sous des nuages secs et tranchants.

Elle regarde en l’air. On dirait qu’il fait beau.

C’est une drôle de chose que d’être née en automne, se dit-elle en respirant fort plusieurs fois. C’est le moment où tout entreprend de mourir, elle le voit bien. Mais ça ressuscite, après. Seulement elle, elle est née quand tout commence à mourir, alors ça n’est peut-être pas tout à fait pareil que de venir au monde, comme maman, quand tout renaît. Peut-être que ça veut dire quelque chose.

Il fait frais, une fraîcheur douce, à peine piquante. Ensuite il fera presque chaud, elle l’a vu sur internet. Elle a cherché aussi « hôtel Formule 1 », encore une fois regardé des images d’Éléonore. C’est elle, le cadeau de ses dix ans : la rencontre avec la bête qu’elle attend depuis qu’elle en a six et qu’au bar du Théâtre, en haut, au village, Gégé lui en avait parlé en écartant ses grands bras maigres pour montrer à quel point elle est maousse, la bestiole.

Ce matin la rivière ne cesse de s’assombrir, elle se confond avec la falaise recouverte d’arbres accrochés on ne sait comment. Elle pourrait aller toucher l’eau mais ne veut pas s’éloigner, pour être prête quand maman se réveillera.

Elles vont finir par partir trop tard, si elle ne se lève pas. Elles ont de la route. Jeannette rentre vérifier l’heure dans la cuisine. Elle s’assoit à la petite table où on ne peut tenir qu’à deux, regarde le dernier dessin qu’elle a réalisé d’Éléonore et que, comme d’habitude, maman a affiché sur le frigo. Elle pense qu’elle l’enverra bientôt à Pascal et qu’elle pourrait faire ses devoirs pour lundi, puis elle se rappelle qu’elle a déjà travaillé hier avant d’aller se coucher afin de s’avancer pour la semaine suivante, et parce qu’elle n’aura pas le temps, ce week-end. Elle a même prévenu Robinson qu’il ne vienne pas la chercher comme à son habitude les samedis et dimanches matin, qu’elle part en virée avec sa mère. Elle a pris un air mystérieux. Elle a dit qu’elle lui raconterait.

Elle se lève et rouvre le frigo. La bouteille de vin blanc est toujours aux trois quarts pleine, à côté de celle de lait et du sirop aux poires qu’elles ont fabriqué toutes les deux. Il n’y a qu’un seul arbre dans le jardinet devant la maison, et c’est un poirier qui n’arrête pas de pousser en hauteur. On dirait qu’il cherche à dépasser la falaise, à monter le plus loin possible dans le ciel, et Jeannette aime son combat muet, sa persévérance. C’est elle qui avait dit à sa mère de ne surtout pas le tailler, quand elle en avait eu l’intention et que le père de Robinson, Éric, était venu chez elles pour l’examiner et couper, s’il le fallait. O.K., la petite n’a pas tort, Blandine, il avait fait en caressant le tronc. On va le laisser tranquille. Tant pis pour toi si tu trouves qu’il a une drôle de tronche. Il avait ri, et maman, puis Jeannette aussi.

Ma puce. La voix arrive d’assez loin, de là-haut, de la chambre de maman à côté de la sienne. Jeannette se rassoit à la table, elle a refermé le frigo. Ma puce, chérie. Ce n’est pas que la distance, la porte close, qui assourdissent la voix. La voix lente et déformée et pourtant impérieuse, cette voix-là, la voix anormale, la voix molle et traînante et néanmoins coupante, le corps de Jeannette la reconnaît immédiatement. Il se tend ; se resserre ; se compacte en un petit morceau tout dur où même le cœur disparaît.

Jeannette regarde droit devant elle, passant la porte de la cuisine, celle de l’entrée, portant ses yeux le plus loin possible sur la falaise et la rivière qu’elle devine à peine, se concentrant sur le son de l’eau et les images qu’il produit habituellement. Il n’y a rien d’un seul coup qu’un grand désert de sable noir. Ma puce, chérie, je suis désolée, je suis malade, on va pas pouvoir. Jeannette se bouche les oreilles, ferme les yeux un instant.

Elle repose ses mains sur la table, rouvre les yeux, tourne la tête vers le frigo pour observer le crocodile qu’elle a dessiné. Il semble la zyeuter aussi. C’est une femelle. Elle s’appelle Éléonore et vit à Vannes, en Bretagne, depuis qu’elle a été trouvée sous le pont Neuf, à Paris, en 1984. Elle avait élu domicile dans les égouts et bouffait des rongeurs.

C’est ainsi que Jeannette l’a crayonnée, sur la feuille numérotée 55 : dans un tuyau d’eau sale, se jetant sur un énorme rat.

 

 

 

 

 

Elle y met des sous, oui, dès qu’elle le peut elle met des sous dans le cochon, pour la petite, depuis longtemps, depuis qu’elle est tout bébé, dès le début elle y a pensé, à l’anniversaire de ses dix ans, à la petite recroquevillée dans ses bras, n’en revenant pas de ce petit corps tout chaud, de cette grosse petite tête, de ces grands yeux déjà si interrogateurs, si confiants. C’est une intense satisfaction, à chaque fois ; à chaque fois qu’elle met des sous dedans, même trois fois rien, même ce qu’elle peut et qui n’est en général pas grand-chose, sauf à de rares occasions comme au Cash l’autre jour où elle a gagné cinquante euros. C’est accomplir une chose bien, une chose qui a du sens et un but précis, et dans laquelle miroitent des kaléidoscopes de bonnes mères coiffées et bienveillantes, câlinant des enfants joyeux et correctement nourris.

C’est un cochon rose acheté dans un Tout à un euro, ce genre de bazar à saloperies où elle aime bien traîner pour regarder, finissant toujours par acquérir des machins sans intérêt qui ne lui servent jamais à rien. Elle ne l’a pas remarqué à l’achat, mais sa tête est peu aimable, au cochon, avec des yeux globuleux et un demi-sourire sarcastique, presque méchant. L’animal lui-même semble ne pas croire à ce qu’elle se raconte lorsqu’elle met des sous dans son ventre.

Quand elle les reprend, les sous, quand elle tire les rares billets à la pince à épiler ou secoue le gras du bide pour faire tomber les pièces par sa fente, quand elle compte ce qu’elle a pu récupérer, quand elle a honte et que la honte elle-même sécrète l’état second nécessaire, elle s’arrange pour ne pas le regarder, son sourire.

Ma puce, chérie. Tu veux bien me monter la bouteille dans le frigo ? S’il te plaît. Il lui en faut juste un peu pour se ranimer. C’est tout. C’est rien. Juste un petit peu. Chérie, s’il te plaît. S’il te plaît. Elle tend le bras vers le plancher pour vérifier une fois encore, alors qu’elle le sait très bien, elle sait très bien que la bouteille de vodka gît, implacablement vide, pourquoi encore une fois sortir le bras de sous la couette, l’étirer, le bras, la saisir avec sa main la bouteille cadavre la lever porter le goulot à ses lèvres s’il n’y a plus une goutte, plus aucune goutte à téter pour se retaper un peu. Maman en a besoin, Jeannette. Après ça ira mieux. D’accord ? Elle pense poser la bouteille délicatement sur le sol, mais le plancher s’éloigne à toute vitesse et ça fait du bruit quand elle tombe, la bouteille, même si elle ne se casse pas, car le plancher est doux en un sens, il peut accueillir le verre qui s’enfonce dans le bois, et Blandine coule aussi alors qu’elle sait qu’elle ne doit pas s’embourber, elle doit se reprendre, ne pas se laisser engloutir par le bois et sa tête qui devient lente et spongieuse, du mou de veau, sa tête, si elle arrive à sortir du lit peut-être qu’elle pourrait aller chercher dans la gouttière au-dessus de la fenêtre, peut-être y a-t-elle caché une bouteille, là, dans la gouttière, mais elle ne croit pas, non, elle s’en souviendrait, rien dans la gouttière ce serait trop beau, Jeannette va lui monter le vin blanc et ça ira, elle s’excusera d’abord et se lavera et s’habillera et un trait noir sur les yeux et elles partiront et chantonneront dans la voiture, elle a tout préparé, elle a tout bien fait, et merde est-ce qu’elle n’a pas tout bien fait pour sa fille, ce serait encore le comble qu’on lui reproche des choses, à elle qui se saigne aux quatre veines, qui fait tout bien tout bien le mieux possible, oui.

On va y aller ma puce, on va faire tout comme on a dit et on va y aller. On va aller le voir ton gros croco. S’il te plaît, Jeannette. Son ton s’élève, impérieux. S’il te plaît. Elle crie.

Ah. Ça lui revient. Il y avait bien une bouteille dans la gouttière, mais c’est la bouteille de vodka maintenant vide qui n’en finit pas de rouler sur le sol. Elle ne voulait pas boire, hier soir, en prévision de leur voyage et de la route à venir, et aussi parce que ce serait mieux en général. Depuis quelque temps elle le sent bien, que ce serait mieux en général, mais elle avait ouvert la fenêtre pour regarder la lune énorme, insolente, presque aussi narquoise que la tête de cochon, et sa main machinalement sondant la gouttière, au-dessus, et sa main rencontrant la bouteille, sa main murmurant gentiment après tout juste un petit verre avant de dormir, ça ne peut pas faire de mal, et le jour efface la nuit, etc. Il y en a, des rengaines, la main s’avère précise et les connaît toutes par cœur. Et la main saisissant la bouteille, l’ouvrant, toujours les mêmes gestes, Jeannette ne monte pas il va falloir qu’elle descende, mais d’abord vérifier si elle tient debout, il est possible qu’elle tienne debout mais ce n’est pas sûr, rien de certain c’est en partie le problème, dans la vie, elle soupire. D’abord stabiliser l’espace dans sa tête, lit, table de nuit, porte, premier étage, ça a l’air bon, c’est repéré et nommé, ça ne bouge pas, c’est du solide, il y a peut-être là une fenêtre de tir à ne pas louper pour se lever, arranger un peu ses cheveux, ramasser et cacher la bouteille dans la table de nuit, descendre et embrasser sa fille, en bas, lui dire combien elle l’aime, boire un petit coup vite fait et un café, non, d’abord un café, puis un petit coup dans la même tasse, discrètement, prendre enfin la route avec la bagnole au phare gauche cassé qu’il faudrait qu’elle répare, et le phare cassé s’ajoute à tout ce qui stagne en attente et dont il faudrait pourtant s’occuper pour stopper la lente dégradation des choses.

À part la bouteille dans la gouttière, tout le reste de la nuit et du jour précédent a disparu, mais elle se rappelle l’odeur aigre qu’elle a brusquement sentie la veille, l’après-midi, dans le bureau de la chef où elle avait été convoquée le matin même. Elle se souvient avoir pensé qu’elle pourrait se laver, la chef, c’est pas la peine de tellement se pomponner si c’est pour sentir mauvais comme ça, avant de se rendre compte que la nausée qui la prenait était due à sa propre peau qui suintait d’une sueur froide, visqueuse, terriblement acide. C’était sa propre peau qui puait. Elle s’était ratatinée sur son siège en essayant de bouger le moins possible, surtout faire en sorte que ses remugles corporels n’atteignent pas le nez délicat et attentif à l’hygiène et au bien-être olfactif des curistes, tout en serrant bien les bras le long de son corps car elle a transpiré dessous. Elle se souvient maintenant de l’odeur et de la photo sur le bureau avec la chef et son mari, dans le cadre en bois clair, légèrement de biais, tous deux debout devant la mairie à sourire à l’objectif, elle se rappelle aussi les ongles roses, parfaitement laqués, de la chef, mais ce qu’elle lui a dit est tombé dans un des minuscules trous noirs qui ponctuent désormais sa réalité, et elle a beau faire, se concentrer de toutes ses forces, rien ne réapparaît.

 

 

 

 

 

 

 

Avant les vacances de Noël Jeannette fera un exposé en classe, sur les crocodiles. Elle a commencé à le préparer, à écrire des petits bouts de phrases, seulement il ne sera pas vivant tant qu’elle n’en aura pas vu un en vrai. Elle sait par cœur ce qu’elle a inscrit sur le cahier vert glissé dans la pochette où elle range aussi les dessins d’Éléonore.

Elle monte la bouteille. Les crocodiles existaient déjà au temps des dinosaures, ils surgissent du grand passé préhistorique. À côté d’eux, l’être humain vient d’apparaître.

Elle ne la monte pas. Ils ont des dents impressionnantes, mais elles ne servent que pour attraper leur proie. Ils ne mâchent pas, avalent tout rond poils, os, cornes. Tout finira par être digéré.

Elle la monte. Ils ont des tas de superpouvoirs : ils voient parfaitement la nuit grâce à leurs pupilles qui se dilatent, ils peuvent rester des heures en apnée, ils sont capables de se camoufler, de courir très vite sur de petites distances, de se propulser haut, en sautant.

Elle ne la monte pas. Ils ont l’air calmes et tranquilles, mais il faut se méfier. Certains, comme les crocodiles du Nil, comme Éléonore, peuvent manger des hommes.

Elle la monte. On raconte que, s’ils pleurent, c’est pour inspirer la pitié et endormir la vigilance des animaux qu’ils vont ensuite dévorer.

Non, elle ne va pas monter la bouteille mais plutôt se lever, passer la porte de la cuisine, l’entrée, marcher dans le jardinet en pente douce, s’asseoir sur le rocher plat, au bord de l’eau. D’ici elle attendra, et peut-être qu’Éléonore viendra, par la rivière. D’abord elle pensera à un long bout de bois recouvert de feuilles mortes, puis elle la reconnaîtra. Elle l’appellera. Peut-être que l’animal aura réussi à s’échapper de sa prison et de sa solitude, dans l’aquarium de Vannes, que de fleuves en ruisseaux il glissera sans effort, tranquille, jusqu’à elle. Quand elle le racontera à Pascal, la prochaine fois qu’elle le verra, il n’en reviendra pas.

Éléonore vit d’habitude seule dans un bassin au décor d’égout, derrière une grille. Il paraît que les enfants qui viennent la voir croient qu’elle est morte, tant elle repose le plus souvent immobile.

Jeannette entend alors le fracas.

Elle n’a pas bougé de la cuisine, elle est encore assise à la petite table. Elle se lève tout doucement, repousse soigneusement sa chaise qui racle sur le sol, elle respire à peine. Le bruit a blanchi son cerveau, fulgurant, il a emporté la tête, pas les jambes ni les pieds. Ils avancent très lentement, presque au ralenti, ils avancent presque mais pas tout à fait jusqu’à la porte de la pièce qui est restée ouverte et qui, bien qu’ouverte, ne permet pas de comprendre, car elle ne donne pas sur l’escalier mais sur un bout de canapé et d’étagère et sur le seuil, c’est tout, rien d’autre, et tout semble strictement pareil qu’avant avec les deux sacs posés, le sac à dos, le panier des courses pour l’anniversaire, la route et le crocodile à venir.

Les jambes avancent encore un peu, et elles voient d’autres jambes, puis le corps en deux, le visage tourné vers le sol. Un chausson est resté au pied droit. L’autre manque. C’est ce qu’elle remarque, la petite. C’est la première pensée. Le chausson gauche, le plus usé au bout, qui manque. Elles sont toutes douces à l’intérieur, les pantoufles. Jeannette aime les piquer à maman, pour le délice, et aussi parce que ça la fait rire quand elle fait semblant de la gronder, en prenant une voix rude.

Jeannette regarde le gros orteil moche, le pied gauche tout nu avec la veine gonflée. Il est tordu, le pied.

Elle est aussi immobile que maman, aussi immobile qu’Éléonore dans son décor grisâtre, là-bas, à Vannes. Elle ne bouge pas d’un cil, et s’efforce même de ne pas cligner des yeux. Si rien de vivant ne frémit pendant un certain temps, alors les choses reprendront leur cours d’il y a cinq minutes, elle dans la cuisine, maman dans sa chambre, le crocodile accroché au frigo en train d’avaler le rat, et elle montera la bouteille.

La pensée qui surgit ensuite arrive tout à fait nettement, disons qu’elle s’inscrit lettre à lettre mot à mot dans son cerveau comme quand elle a appris à lire. Il y a maintenant un édifice dans sa tête et au fronton la toute petite phrase de rien du tout, en trois petits mots de rien du tout qui ne clignotent pas, en trois petits mots de la même texture, de la même matière que CENTRE THERMAL ou BAR DU THÉÂTRE, c’est bleu et luminescent quand il fait nuit, vraiment très bleu, bien plus bleu que le ciel bleu au plus bleu de son bleu au-dessus de la falaise.

MAMAN EST MORTE

C’est écrit au fronton du monument dans sa tête où tout noircit alors, le bleu de l’enseigne se détache et tombe, entraînant les lettres et les mots, tout à l’heure il fera presque chaud elle l’a lu sur internet mais maintenant il fait froid, il faudrait redevenir toute petite, si petite qu’elle pourrait se fourrer tout entière dans le chausson pour se réchauffer, seulement ce n’est pas possible, et ce qu’elle opère est exécuté en petit automate rigoureux des situations catastrophiques, méthodiquement, une chose après une autre.

Elle enjambe la mère. Elle monte les escaliers. Le chausson gît sur la dernière marche, retourné. Elle l’enjambe aussi. Elle entre dans la chambre. Elle ferme la fenêtre. Elle ressort de la chambre. Elle entre dans la salle de bains, récupère du sopalin et une éponge qu’elle mouille au robinet. Elle entre de nouveau dans la chambre. Elle essuie la bile sur la couette. Elle ramasse la bouteille de vodka. Elle ouvre l’armoire, vérifie qu’il n’y a pas d’autres bouteilles vides, en passant sa main libre sous le linge, les pantalons, les tee-shirts, les pulls, dans les boîtes à chaussures contenant les chaussettes, les sous-vêtements.

Elle ne regarde pas le seul habit pendu à un cintre, la robe verte à la ceinture en tissu blanc torsadé, que maman ne porte plus jamais. Elle ne veut pas penser à la longue robe verte sans manches et aux bras nus avec les taches de rousseur et les grains de beauté du temps où c’était si gai, sur la terrasse du bar du Théâtre, avec Pascal et maman qui riait, ses grandes dents découvertes, aux blagues de Gégé, la peau et les yeux éclairés par les lampions de toutes les couleurs sortis pour l’été.

Elle redescend l’escalier. Elle enjambe de nouveau le corps de la mère. Elle va dans la cuisine, pose la bouteille vide sur la table, jette le sopalin, nettoie l’éponge. Elle ouvre le frigo. Elle vide la bouteille de vin blanc dans l’évier. Elle prend le sac des bouteilles vides – il y a trois bouteilles dedans. Elle ajoute les deux autres. Elle sort avec le sac dans le jardinet, contourne la maison. Elle regarde si elle ne voit personne. Il n’y a personne. Elle marche un peu sur le chemin, jusqu’à l’embranchement avec la petite route, en contrebas de la route Haute qui traverse le bourg. Elle jette les bouteilles dans le conteneur à verre, en essayant de faire le plus doucement possible. Elle aperçoit de loin les séquoias géants qui bordent le début du parc thermal, le long de la rivière. Elle rentre dans la maison. Elle range tout ce qu’il y a dans le sac des courses de l’anniversaire, y compris les cornichons qu’elle replace dans le bocal. Elle froisse le papier alu qu’elle jette dans la poubelle. Elle pose son sac à dos derrière le petit canapé. Elle fouille dans le sac à main de sa mère, posé sur l’étagère, récupère le téléphone portable. Elle appelle les pompiers. Elle dit d’une voix qui a brusquement l’air d’appartenir à quelqu’un d’autre, maman est morte, répond aux questions, raccroche, range le téléphone dans le sac. Plus tard, elle enjambe de nouveau le corps de Blandine, monte l’escalier jusqu’à la dernière marche, ramasse le chausson usé, redescend, s’accroupit auprès de la mère ; avec les mains, très doucement, sans faire de mal, elle le réajuste au pied tout tordu. Puis elle s’assoit bien droite sur le canapé pelé. Elle attend.

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