ROMAN

12,90 euros - 144 pages

Parution le 03/06/2021

ISBN 978-2-35887-664-3

COLLECTION
LITTÉRATURE

 

 

Le nageur d'Aral

Louis GRALL

"Peut-être as-tu gardé souvenir de cet homme qui à soixante-dix sept ans s’était noyé en plongée ? Viens au monastère passer quelques jours, il me faut te raconter son histoire. Il te sera difficile d’y croire, mais sache qu’elle est parfaitement vraie. C’est à moi qu’il revient de te révéler des faits qui datent de plus de cinquante ans. Des faits que nous avons couverts d’un silence absolu jusqu’à présent."

Le destinataire de ce message rejoint le monastère de Landevennec où lui sera conté le destin d'un mystérieux étranger, hébergé là au nom de cette règle millénaire qu'est le droit d'asile. Ce roman est son histoire, retranscrite dans une langue d'une poésie brute, mélopée intimiste faisant écho au chant de la nature.

 

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ROMAN

12,90 euros - 144 pages

Parution le 03/06/2021

ISBN 978-2-35887-664-3

COLLECTION
LITTÉRATURE

L' Auteur

Louis GRALL

Louis GRALL

Né à Brest d’un père officier de marine et d’une mère sage-femme, Louis Grall a passé quasiment toute sa vie dans sa ville natale. Il a publié de manière épisodique en breton et en français dans diverses revues de poésie ou chez des éditeurs régionaux des courts récits, contes et novellas.

Ce qu’en pensent les libraires

  • Un très très beau texte, une langue forte et poétique en prise avec la nature, le parcours singulier d'un homme.

    Marie - Librairie Hirigoyen à Bayonne

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Au fond de l’abri marin se tient retiré le monastère. Landévennec, du breton lan, ermitage, et tevenneg, lieu abrupt. En venant de Brest vers la presqu’île de Crozon, l’automobiliste le découvre un instant dans un virage. 

Cet instant, trop bref, combien de fois l’ai-je vécu, enfant puis adulte ? Ce coude que forment la mer et la rivière Aulne, j’aurais voulu le franchir d’un trait tel un oiseau marin. Seul et silencieux, j’aurais volé vers le havre mystérieux à la silhouette épurée. 

Guidé par le reflet doré de ses pierres, je me serais posé à son pied, sur la pente du pré. Mais déjà la fenêtre se fermait et la voiture m’emportait vers d’autres rivages, et j’oubliais.

Parfois je m’y rendais en famille ou avec des amis. Le monastère se méritait, car il fallait franchir le pont et rouler plusieurs kilomètres pour parvenir au promontoire et descendre la pente du chemin bitumé aboutissant au parking.

L’entrée à pied sous la voûte des arbres, le silence lumineux à l’intérieur de l’abbatiale, la visite de la librairie me laissaient insatisfait. J’aurais voulu ce plaisir pour moi seul.

– Mais il est trop tard pour te faire moine ! me disait malicieusement mon épouse.

 

Cependant, l’idée qu’il n’est jamais trop tard s’insinua peu à peu en moi au fil des ans. Un soir de Noël, j’assistai en famille à une messe de minuit dans l’église du lieu saint. 

Un matin de Nouvel An, j’accomplis une marche pour la paix dans les bois alentour. Puis je connus Luc, frère Luc, le moine poète. 

Puis j’oubliai de nouveau.

 

Il y a deux ans, frère Luc m’écrivit une lettre étrange qui réveilla mon semblant de vocation. « Peut-être, me disait-il, as-tu gardé souvenir du décès de cet homme qui avait créé une petite école de yole au Passage à Rosnoën, et qui s’était noyé en plongée ? Viens à l’hôtellerie du monastère passer quelques jours. C’est important. Il me faut te raconter son histoire, j’en suis chargé par la communauté. Il te sera difficile d’y croire, mais sache qu’elle est parfaitement vraie. C’est à moi qu’il revient de te révéler des faits qui datent de plus de cinquante ans. Des faits que nous avons couverts d’un silence absolu jusqu’à présent. C’est à toi, et à toi seul, qu’il reviendra d’en prendre connaissance, ici même où ils ont eu lieu. Viens, nous t’en prions. » 

 

Rien que cela ? J’ai dit oui bien sûr.
 

1er février 2015. 

J’ai posé hier ma valise à Landévennec. Le frère hôtelier m’a guidé jusqu’à ma chambre. Mon vrai départ, c’est maintenant. Il est 4 h 50, c’est l’heure de vigiles dans le monastère au bord de l’eau. C’est la première prière, celle qui dit le désir et l’attente de Dieu. Seul dans ma cellule, je ne dors pas. Je couche sur le papier ce que frère Luc m’a conté ce jour. Nos entretiens lui prennent de son temps conventuel, mais la communauté l’a autorisé à enfreindre la règle quotidienne.

 

Pour deux semaines, je suis devenu apprenti cénobite. Pour écrire une vie, comme le faisaient autrefois les moines chroniqueurs. 

Comme je m’y attendais, mon épouse ne m’a pas compris, bien sûr. On s’est disputé. Mais je suis parti.

 

Dans la nudité de ces murs je transcris l’histoire d’un homme qui ne fut pas un saint, mais qui vécut ici une vie exemplaire. Il fait frais, j’ai enfilé une polaire. La fenêtre ouvre sur la forêt domaniale. Dans la nuit je devine la masse sombre des gardiens de l’abbaye. 

 

L'homme qui nageait cette nuit venait de très loin. Le chalutier l'avait abandonné à cinq milles au nord-est d'Ouessant. Les ordres du commandant avaient fusé, dominant les stridences du vent, et l'homme et le navire s'étaient séparés. Il n'y avait eu qu'un bref coup de projecteur, puis l'obscurité de nouveau. 

 

C'était le 12 novembre 1961. L'échelle de Beaufort indiquait 10. Comment, par quel miracle parvint-il jusqu'à Brest ? Frère Luc ne peut pas me l’expliquer.

Bien sûr la mission avait été préparée lors du stage d'entraînement. Mais lorsque l'océan le prit, il fit un effort terrible pour ne pas défaillir. Il ressentit tout en même temps le froid du premier contact avec l'eau, l'éloignement rapide du navire, l’immensité de la nuit, et les vagues géantes qui soupesaient sa fragilité, et la clameur du vent sur les feuillages de l'écume, affaiblissant sa chair. La mort était à ses côtés, mais il était habitué à sa présence. Au lieu de l'épouvanter, elle le rendait mélancolique et réfléchi. L’opération avait été tant calculée, les cartes tant décryptées qu'il en connaissait chaque détail. 

Il connaissait exactement sa position par rapport à l'île en forme de crabe, à peu de distance d'un rivage échancré dont la ligne puissante formait un lent arrondi. Il avait enregistré dans sa jeune mémoire les noms étrangers :

 

Rochers de Portsall

Phare du Stiff

Passage du Fromveur

Pointe de Corsen.

 

Il venait de loin, de très loin. Oui, un jour il était arrivé ici même où j’écris son histoire. En nageant. Ce n'était pas un saint, non, loin de là. Mais il l'était un peu devenu. 

 

3 février 2015. 

J’ai marché au petit matin avec frère Luc en direction d’Argol. « C’est étrange, m’a-t-il dit, de savoir qu’il a foulé cette route, lui le nageur, avant de venir frapper à notre porte. »

 

Le ciel était si bas qu'il semblait vouloir écraser le socle de la presqu'île, mais celle-ci tendait vers lui les oriflammes maigres de ses arbres, et les sombres nuées redressaient leur vol pour s'abîmer au loin, en mer. Le vent d'ouest nous poussait comme il avait poussé un jour Anton. Les algues de la nuit s'en allaient doucement devant nous, et le chemin se découvrait comme du sable sous nos pas. 

Ainsi qu’il l’avait fait, nous avons d’abord pris la direction du sud, puis nous avons fait demi-tour vers le monastère.

 

Après la messe de 11 heures, Luc m’a présenté au père abbé. C’est un homme de haute taille qui m’intimide un peu. Ensemble nous avons parlé du projet. 

– Je vous remercie, monsieur, d’avoir répondu à notre demande. Vous la trouvez sans doute singulière ?

– Pas davantage, mon père, que la vie monastique qui exerce sur moi un attrait, depuis longtemps. Votre proposition me donne simplement l’occasion de franchir le pas ! J’espère être à la hauteur de votre espérance. Vous savez, je ne ferai que transcrire ce que frère Luc me confiera.  

– Mais vous le ferez bien, je le sais. Anton a partagé notre vie durant trente années. En voici presque autant qu’il nous a quittés, en 1991. Comme en avaient décidé la communauté et mes trois prédécesseurs, nous avons fait silence sur cette présence. Aujourd’hui nous voulons que sa vie entre dans la lumière, au même titre que celle de notre saint fondateur.

– C’est pour cette raison que nous faisons appel à vous. 

– Mais pourquoi ne pas le faire vous-mêmes ?

– Vous êtes laïc. Anton n’était pas moine, même s’il vécut comme s’il l’était. Il ne prononça jamais de vœux, et nous avons respecté sa liberté comme il respecta la nôtre. Son histoire, si elle voit le jour, est aussi celle d’un aveu.

 

– Je ne comprends pas.

– Nous allons, par la voix de notre frère poète, vous avouer une « faute » commise par notre communauté il y a plus d’un demi-siècle. Par votre intercession, nous allons également rendre justice, et redonner vie, à celui que cette « faute » a protégé. Oui, nous sommes heureux, je dirais même soulagés, que vous ayez accepté de partager avec nous ce poids du secret que nous avons gardé durant si longtemps. 

 

Au repas pris en silence, je réfléchis à ces paroles dont je ne perçois pas tout le sens. Le soir, après la prière de complies, je les retranscris dans la nudité de ma cellule.

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