DOCUMENT

22,90 euros - 512 pages

Parution le 25/09/2014

ISBN 978-2-35887-075-7

- Cahier photos -

COLLECTION
DOCUMENTS

 

 

Lucky Luciano - Testament

Martin A. GOSCH , Richard HAMMER  Traduit par Éric Balmont

Petit immigré sicilien dans le New York des années 1900, Luciano fait les quatre cents coups avec d’autres gamins du Lower East Side : Meyer Lansky, qui restera son ami, Frank Costello ou Bugsy Siegel. Viendront ensuite Al Capone, Vito Genovese, Joseph Bonanno, Dutch Schultz ou Nucky Johnson. C’est le temps du trafic d’alcool, des braquages et des règlements de comptes. Luciano veut bousculer les vieilles traditions de la mafia, et devient, après une guerre sanglante, le chef des cinq familles de Cosa Nostra. Lorsque les États-Unis s'engagent dans la Seconde Guerre mondiale, Lucky Luciano profite de la situation : c’est lui qui contrôle les ports américains, pièces maîtresses de l’effort de guerre. Les services secrets vont aussi l’utiliser pour faciliter le déroulement de l'invasion de la Sicile en 1943. Considérant les énormes bénéfices potentiels d'un marché en pleine expansion, il va, à la fin de sa vie, tisser des liens avec les mafias italiennes et organiser le trafic international de stupéfiants avec les Corses et la pègre marseillaise.  C’est à partir de ces mémoires que Mario Puzo et Francis Ford Coppola ont créé le personnage mythique de Don Corleone dans le Parrain.

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Parution le 25/09/2014

ISBN 978-2-35887-075-7

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Les Auteurs

Martin A. GOSCH

Martin A. GOSCH

Martin A. Gosch est un producteur hollywoodien. Proche de Lucky Luciano, il l'avait embauché comme consultant pour un film sur la mafia américaine qui ne vit jamais le jour. 

Richard HAMMER

Richard HAMMER

Né en 1928, Richard Hammer est un journaliste et auteur américain. Il a remporté plusieurs distinctions prestigieuses pour son travail d'investigation.

FERMER

 

Au début de l’année 1961, Charles Luciano, dit « Lucky » Luciano, prit une décision. Il avait alors soixante-trois ans et avait consacré près de la moitié de sa vie à des activités criminelles, dont une bonne partie comme chef suprême du crime organisé américain ; il avait même conservé ce titre durant ses quinze années d’exil en Italie. Mais en ce début de 1961, sa situation était précaire. Son état de santé l’inquiétait : il avait déjà été victime d’une crise cardiaque. Et, voilà maintenant que ses anciens amis et associés restés aux États-Unis se faisaient de plus en plus menaçants.
Ce qui préoccupait le plus Luciano, c’était l’image qu’il allait laisser à la postérité ; il ne voulait pas qu’elle corresponde aux portraits que l’on avait brossés de lui dans le passé, et qu’il considérait comme étant peu ressemblants et déformés. Il voulait qu’un jour la vérité sur sa vie apparaisse au grand jour, ses ambitions et la manière dont il les avait satisfaites, ses crimes, les hommes qu’il avait connus ou fréquentés. Il ne voulait pas que tout ceci soit dit à ce moment-là, mais plus tard, lorsque la justice ne pourrait plus lui demander des comptes, à lui-même et à ceux qui avaient été mêlés de près à sa vie.
Peut-être cette décision était-elle dictée par l’amertume. Au cours des derniers mois, il avait directement participé à un projet de film vaguement inspiré des dernières années de sa vie. Malgré toutes les prières et les supplications qu’il avait reçues pendant des années de la part des producteurs de films, c’était la première fois qu’il donnait son accord à un tel projet et qu’il acceptait d’y participer. Le 18 février, il avait lu le scénario, l’avait approuvé et s’était engagé à faire tout ce qui était en son pouvoir pour aider à sa réalisation ; en échange, il devait recevoir cent mille dollars et toucher un pourcentage sur les bénéfices. Ce jour-là, il avait pris deux exemplaires du scénario, en avait envoyé un à Hollywood, à un acteur à qui il avait proposé d’incarner son personnage, et avait gardé l’autre.
Quelques jours plus tard, cependant, il devait recevoir des nouvelles qui n’avaient rien de rassurant. Tommy Eboli était à l’époque chargé de gérer les diverses affaires illégales de Vito Genovese pendant que celui-ci purgeait une peine de prison aux États-Unis pour trafic de stupéfiants. Il était arrivé à Naples, porteur d’ordres en provenance de New York. Les pontes du crime organisé américain avaient décrété que le film ne devait pas se faire.
Luciano ne pouvait que se plier à leurs exigences. Il téléphona à Martin Gosch, l’un des auteurs de ce livre, co-scénariste et coproducteur du film en question, et lui demanda de revenir en Italie. Gosch se trouvait à Londres, où il s’était rendu pour régler des questions de droits annexes rattachés au projet Luciano.
- Peux-tu venir me voir ? demanda Luciano. Il faut que je te parle, Marty.
- Charlie, tu sais que je suis très occupé ici. Qu’y a-t-il de si important ? demanda Gosch.
- Je ne peux pas parler au téléphone. Crois-moi, Marty, il le faut. Peut-on se rencontrer à Rome ?
- Quand ?
- Eh bien…
Il y eut une pause
- Peux-tu venir tout de suite ?
Gosch savait qu’il devait s’être produit un événement vraiment important, et, dans son esprit, cela signifiait la fin du projet de film :
- Il y a une chose que je veux savoir, dit-il, est-ce que quelque chose cloche en ce qui concerne le film ?
- Oh non ! Rien n’est changé pour le film. Tout va bien de ce côté-là. Mais je dois te voir tout de suite. Je t’expliquerai quand tu arriveras.
Le lendemain, 26 février 1961, à midi, Gosch était à Rome et rencontrait Luciano à l’hôtel Quirinale. Ils n’y restèrent pas. Luciano prit les valises de Gosch et le reconduisit à l’aéroport. Ils firent la plupart du chemin en silence. Une fois arrivés à l’aéroport, ils se rendirent au restaurant, où Luciano commanda un plat de spaghettis molto al dente. Gosch but du thé et regarda Luciano manger lentement et avec application. Son repas à moitié entamé, Luciano leva les yeux.
- Marty, dit-il, peux-tu annuler le film ?
Gosch avait beau s’y attendre, ce fut tout de même un choc :
- Non, bon Dieu ! Je ne peux pas laisser tomber cette affaire. Pourquoi le ferais-je, après tout l’argent que j’y ai investi ? Je ne comprends pas ce qui te prend. Il faut que tu me donnes une explication valable si tu veux que je te réponde.
- Marty, je ne peux pas t’expliquer. Je crois qu’il faut que tu laisses tomber le film.
Luciano parlait d’une voix calme et détachée, et cela eut le don d’exaspérer Gosch.
- Charlie, tu es censé être un homme pour qui la parole donnée est une chose sacrée. On m’a rebattu les oreilles de Charlie Lucky a promis, Charlie Lucky a dit, Charlie Lucky a garanti. Tu te vantes toujours de ne jamais manquer à ta parole, et voilà maintenant que tu manques à celle que tu m’as donnée, à moi pour qui tu prétends avoir tant d’affection. Ne m’as-tu pas dit hier soir au téléphone que le projet n’était pas remis en question ? Tu m’as menti, Charlie. Tu as manqué à ta parole. Comment veux-tu que je te croie à présent ?
Gosch fut stupéfié par la réaction de Luciano. On aurait cru que quelqu’un venait de le frapper. Son visage était inondé de larmes. Au bout d’un moment, il dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre normale :
- Marty, je vais te donner quelque chose à lire. Je veux te prouver que c’est en toi que j’ai confiance et que je ne fais que ce que je dois faire.
Luciano sortit une feuille de papier blanche pliée en deux de la poche intérieure de sa veste et la tendit à Gosch.

« Cher Charlie, nous avons décidé que le film que tu veux faire tombe assez mal en ce moment, pour toutes les raisons que tu sais. Le Petit Gars ne serait pas content du tout si tu décidais de passer outre. Alors tu ferais mieux de laisser tomber. »

Le mot n’était pas signé.
- Comment as-tu reçu ça ? demanda Gosch.
- Un gars me l’a apporté de New York il y a une semaine.
Gosch avait appris beaucoup de choses sur Luciano au cours des derniers mois, et il savait qui était le Petit Gars : Meyer Lansky.
- Pourquoi Meyer Lansky essaierait-il de me dissuader de faire la Lucky Luciano Story ? Bordel, il peut lire ce scénario d’un bout à l’autre sans y trouver une ligne qui le concerne de près ou de loin. Non, mon vieux, il faudra qu’ils me butent pour que je renonce à ce film.
Ces mots pleins de panache paraissent avec le recul un peu ridicules.
- Il n’y a pas que toi qui risques de te faire tuer, dit Luciano avec le plus grand sérieux. D’abord ils me tueront, puis ce sera ton tour, et peut-être celui de quelques autres. Je suis bien placé pour le savoir. Ces gars-là ne rigolent pas.
- Tu veux dire que si je refuse d’abandonner ce film, qui n’est qu’un film, nous sommes vraiment en danger de mort ? Dis-moi la vérité, Charlie, parce que c’est la seule chose qui pourrait me faire renoncer.
- Marty, je n’ai pas besoin de réfléchir. Je peux te répondre tout de suite. Je les connais. Si tu refuses, je peux me considérer comme mort. Et toi aussi, sans doute.
Puis Luciano se tut un instant.
- Marty, dit-il enfin, je vais tout te raconter. Mais avant, je veux te poser une question. Si tu abandonnes ce projet de film, comme tu es obligé…
- Minute ! J’ai un associé à New York.
- Je sais. Je vais te donner un message que tu lui transmettras. Dis-lui que je suis désolé, mais que le film doit être décommandé. Dis-lui que c’est indépendant de ma volonté et qu’un jour peut-être je lui revaudrai ça d’une façon ou d’une autre. Dis-lui que je ne veux pas qu’il utilise le scénario. Sois très net sur ce point. Et maintenant je veux te parler de toi, de toi et de personne d’autre. Ce que je veux te demander ne regarde que nous deux. C’est pour ça que je t’ai demandé de venir. Marty, est-ce que tu accepterais que je te raconte l’histoire de ma vie ?
Gosch était trop étonné pour pouvoir répondre. Luciano poursuivit :
- C’est sérieux. Ça fait trois jours que j’y pense. Je suis arrivé au point où quelqu’un doit savoir la vérité sur moi. Je veux que quelqu’un connaisse l’histoire de ma vie.
La première réaction de Gosch fut de refuser. Luciano et lui s’étaient rencontrés pour faire un film, un film essentiellement de fiction, et il n’était pas sûr de vouloir en savoir plus sur le compte du gangster américain en exil.
Mais Luciano insista :
- Marty, je voudrais que tu le fasses.
- Pourquoi moi ? Si c’est pour faire de moi le dépositaire de tes secrets, c’est une responsabilité terrible.
- Comme je te l’ai déjà dit, tu es la seule personne qui ne soit pas du milieu et en qui j’aie confiance.
- Eh bien, pourquoi ne te confies-tu pas à Pat Eboli ou à quelqu’un qui te soit vraiment proche ? C’est à l’un d’eux que tu devrais raconter la vérité sur ta vie.
- Ils ne sont pas écrivains.
- Tu veux que j’écrive ton histoire ?
- Ouais. Mais à une condition.
- Tu te paies ma tête, Charlie.
- Je te jure que non. La seule condition, la voilà : je te dirai tout. Je ne cacherai rien. Mais il faut que tu me promettes de ne rien publier, même en partie, pendant dix ans. Et je veux dire dix ans après ma mort.
- Allons, allons, dit Gosch, à part ces pilules à la nitroglycérine que tu avales toutes les cinq minutes, tu te portes comme un charme. Tu fais très attention à ton cœur et il y a neuf chances sur dix pour que tu vives plus longtemps que moi.
Luciano secoua la tête :
- Non, si tu écris la véritable histoire de ma vie, ça pourra vous rapporter un revenu régulier, à Chip  et à toi. Je crois que tu devrais accepter. Tu n’as pas besoin de me répondre tout de suite, mais j’aimerais autant.
- Charlie, si je deviens ton Boswell  …
- Qui c’est, ce mec-là ?
Gosch expliqua.
- O.K. Tu es mon Boswell. Te voilà nommé officiellement. Mais il y a une dernière condition : tu ne dois rien publier de ce que je t’aurai raconté si Tommy Lucchese est encore vivant, même si les dix ans ont passé. C’est vraiment un bon ami et je ne veux pas lui attirer des ennuis.
- Écoute, dit Gosch. En ce moment, tu es furieux. Mais es-tu vraiment sûr que tu veux que tout le monde connaisse tous les détails de ta vie ? Un type t’a apporté un message ; ils essaient d’empêcher que le film se fasse ; ils t’ont coupé les vivres et t’ont menacé. En ce moment même, tu en veux au monde entier. Reparlons-en demain, tu auras peut-être changé d’avis.
- Non, Marty, dit Luciano. J’y ai beaucoup réfléchi, et ma décision est prise.
Ce jour-là, en début d’après-midi, à la mezzanine du restaurant de l’aéroport de Rome, le marché fut conclu. Au cours des dix mois qui suivirent, Luciano raconta en détail l’histoire de sa vie à Martin Gosch, et ce dernier se trouva près de lui au moment de sa mort.
Ce qui suit est, par conséquent, l’histoire de Luciano telle qu’il l’a lui-même racontée. L’histoire du crime organisé, de sa genèse, de son évolution et de sa prospérité, racontée par celui qui en fut le chef. Certains passages sembleront le présenter sous un jour par trop avantageux, et en effet c’est peut-être le cas. Le livre est souvent virulent, injurieux et même diffamatoire, mais c’est ainsi que Luciano voyait les choses. C’est avant tout l’histoire d’une organisation et de l’homme qui prenait les décisions et donnait les ordres.

 
 1897-1927 : l’apprentissage

1.

« Je ne peux pas dire que je ne me souviens pas de Lercara-Friddi. Après tout, j’avais neuf ans quand nous en sommes partis en 1906. Bien que je n’y aie jamais remis les pieds en trente-neuf ans, lorsque je suis sorti de prison et qu’on m’y a renvoyé sous prétexte que c’était ma ville d’origine, ce fut comme si tous mes souvenirs me revenaient en l’espace de quelques minutes. Juste en dehors du village, c’était encore la puanteur qui se dégageait des mines de soufre où mon père travaillait. La même poussière grisâtre qui recouvrait tout, et je me souviens qu’elle pénétrait si profondément dans nos vêtements que nos mères n’arrivaient pas à la faire partir au lavage. Et il y avait la même odeur, l’odeur de la misère, l’odeur de la faim, qui était toujours là. »
C’est dans ce pauvre village aux ruelles non pavées, accroché à flanc de coteau dans les terres arides et desséchées de l’intérieur de la Sicile que naquit le 24 novembre 1897 Charles « Lucky » Luciano, prénommé Salvatore, troisième enfant et second fils d’Antonio Lucania et de sa femme Rosalie, née Capporelli. D’emblée, il devint le préféré de sa mère, supplantant son frère Giuseppe et sa sœur Francesca ; la venue des deux petits derniers, Bartolo et Concetta, n’y changea rien.
« Pendant toute notre enfance, mon vieux ne semblait parler que d’une seule chose : émigrer en Amérique. Nous avions un calendrier de la compagnie maritime à Palerme, où l’on s’embarquait pour les États-Unis. Mon vieux en commandait un nouveau tous les ans et l’accrochait au mur, et ma mère se signait chaque fois qu’elle passait devant. Parfois, on se passait même de nourriture, parce que dès que mon vieux avait le moindre sou, il le mettait dans une grosse bouteille qu’il gardait sous son lit. C’était sa banque personnelle, et ma mère comptait l’argent à la fin de chaque mois pour savoir combien de temps encore il nous faudrait attendre avant qu’on ait les moyens d’aller s’embarquer à Palerme. »
La bouteille n’était toujours pas assez remplie au printemps 1906. « Il n’en dormait pas la nuit à l’idée qu’il allait de nouveau louper le départ d’avril. Mais ma mère avait un cousin à Lercara-Friddi, un certain Rotolo. Il avait un peu d’argent grâce aux maisons qu’il louait. Ma mère alla le voir en secret et s’arrangea pour qu’il donne à mon père l’argent des billets, avec un petit supplément. Mon vieux n’a découvert ce qu’avait fait ma mère qu’un an après, alors que nous étions déjà en Amérique. Il a tout simplement mis de l’argent de côté et a remboursé Rotolo en moins de deux ans. »
Au mois d’avril 1906, en quatrième classe, à fond de cale d’un vieux rafiot qui grinçait de partout, Antonio Lucania emportait une famille malheureuse, transie et souffrant du mal de mer, vers un monde différent du leur à un point qu’ils n’auraient pu imaginer même dans leurs rêves les plus fous. Après avoir quitté l’univers paisible, familier et peu peuplé de Lercara-Friddi, où tout le monde se connaissait, où il n’y avait que des amis, des ennemis et la famille, où tout le monde parlait la même langue, où tout le monde était pauvre, ils arrivèrent dans un monde où il fallait lutter simplement pour respirer, où les gens se trouvaient entassés sur un espace si petit que le simple fait de marcher sur le trottoir était un droit qui s’obtenait de haute lutte, où les rues n’étaient pas pavées d’or, mais de béton, où la nuit n’était pas criblée d’étoiles, mais illuminée presque comme en plein jour par des lumières artificielles, où le bruit vous assourdissait et où tout et tout le monde avaient quelque chose d’étrange et de terrifiant.
C’est dans le Lower East Side, le quartier polyglotte de New York, qu’Antonio Lucania et sa famille trouvèrent un appartement minuscule, sombre et crasseux, dans un immeuble vétuste que rien ne distinguait de ses voisins et de tous ceux du quartier. Dans cette rue, dans ce quartier, on ne trouvait pas seulement des Siciliens, qui apportaient leur chaleur, leur amitié, leur aide, et leurs coutumes familières ; il y avait aussi des Napolitains, des Calabrais et d’autres Italiens du continent, avec leurs accents et leurs coutumes étranges mais compréhensibles, et il y avait les Irlandais belliqueux, alcooliques, et qu’on ne comprenait pas. Mais du moins étaient-ils tous catholiques. Car il y avait aussi des Juifs, avec leurs mœurs bizarres et leur esprit de corps, les Antéchrists que l’Église leur avait toujours recommandé de craindre et d’éviter.

Antonio Lucania ne mit pas longtemps à comprendre qu’il avait troqué la pauvreté familière de Lercara-Friddi non pas contre un pays de cocagne, mais contre une autre misère, plus accablante encore que la précédente. Son univers et celui de sa famille étaient limités, peut-être même plus qu’en Sicile. Par leur incapacité de parler la langue de ce nouveau pays, par leur ignorance de ses coutumes et de ses traditions. Hormis leur quartier et leur rue, ils ne connaissaient rien des États-Unis. Et manquant de formation professionnelle, ils n’étaient guère préparés à faire face aux réalités sociales et économiques. Antonio Lucania trouva du travail comme manœuvre ; bien que son salaire fût infiniment supérieur à tout ce qu’il aurait pu rêver de gagner en Sicile, où il aurait alors vécu dans l’abondance, à New York il pouvait à peine subvenir aux besoins les plus élémentaires de sa famille.
Mais il avait quitté la Sicile pour de bon et choisi une fois pour toutes de refaire sa vie en Amérique, où il y avait au moins l’espoir, surtout pour ses enfants. Il demanda et obtint la nationalité américaine dès qu’il le put, puis au titre de la législation alors en vigueur, sa femme et ses cinq enfants mineurs devinrent par la même occasion citoyens américains.
« Pour mon père et ma mère, la meilleure chose aux États-Unis, c’étaient les écoles. Elles étaient gratuites. À Lercara-Friddi, il n’y avait que des écoles catholiques et il fallait payer pour y aller. » Les cinq enfants Lucania américanisèrent très vite leurs prénoms, Giuseppe devint Joseph ; Francesca, Fannie ; Bartolo, Bert ; et Concerta, Connie. « Moi ? J’ai tenu bon, parce que je me suis dit que s’ils commençaient à me trouver un diminutif, je finirais par m’appeler Sal. C’est un nom de fille, ça, sans blague, et j’étais bien décidé à ne pas me laisser faire. » Ils furent inscrits dans le système éducatif américain. « Ce n’était pas facile d’aller à une école américaine quand on ne comprenait pas un traître mot d’anglais. C’est peut-être le moment où j’en ai le plus bavé de toute ma vie, mes deux premières années à l’école. » Salvatore, à neuf ans, était l’aîné de sa classe ; on le força à s’asseoir au fond de la salle et on ne s’occupa plus de lui jusqu’à ce qu’il sût répondre en anglais. Presque tous les enfants d’immigrants devaient passer par là. Certains s’adaptaient rapidement à cette situation, poussés par la soif de connaissances et l’attrait des avantages que pouvait procurer une formation scolaire. D’autres sombraient dans une sorte de torpeur et promenaient sur le monde un regard ébahi. D’autres encore, et Salvatore Lucania était de ceux-là, résistaient farouchement, avec agressivité, et se tournaient vers la rue : « Tous les autres gosses de ma classe étaient comme des bébés, mais ils savaient parler anglais et je ne comprenais pas un foutu mot de ce qu’ils racontaient. C’est peut-être pour ça que j’ai voulu quitter l’école pour la rue, où beaucoup de gens parlaient le dialecte sicilien et comprenaient ce que je disais, et vice versa. L’anglais, je l’ai appris dans la rue. C’est une des choses que je regrette le plus au monde, parce que ma grammaire est horrible, je n’ai pas beaucoup de vocabulaire et je parle avec un accent de New York à couper au couteau. »
Pendant les cinq ans qu’il passa à l’école, de neuf à quatorze ans, Salvatore Lucania, enfermé dans l’ignorance, l’opposition systématique, son âge plus avancé et sa plus grande taille, regarda avec une envie mêlée d’amertume les enfants plus jeunes et plus petits, surtout les gosses d’origine juive (contre l’influence « corruptrice » desquels on le mettait constamment en garde à l’église comme à la maison). Ils absorbaient avec avidité les connaissances et les leçons qui lui échappaient, mais qui semblaient traverser leurs cerveaux comme des météorites vers une région hors de sa portée. Mais il apprit quelque chose en les observant, quelque chose qui s’enracina dans son esprit, qui eut raison de sa méfiance et des préjugés inculqués par l’Église et par sa famille, et qui, contrairement à la plupart de ses futurs associés italiens ou siciliens, le fit rechercher plus tard la compagnie et l’amitié des Juifs : ils avaient de la matière grise, ils savaient s’en servir, ils pouvaient faire des alliés extraordinaires.
Il était certain, toutefois, que ses institutrices, les « vieilles chouettes » comme il les appelait, n’avaient rien à lui apprendre. Mais presque sans s’en rendre compte, il apprit tout de même une ou deux choses qu’il devait par la suite mettre à profit en les déformant pour les besoins de la cause. C’était l’époque où les syndicats luttaient pour être reconnus en tant que puissance, et cette lutte avait germé et pris de l’extension dans les quartiers du Lower East Side où les seuls emplois que l’on pouvait trouver consistaient à travailler pendant de longues heures dans des ateliers miteux pour des salaires de misère : « Les mères de certains gars que je connaissais travaillaient toute la journée sur ces machines à coudre, et si elles se levaient pour boire un verre d’eau ou ouvraient la bouche pour respirer, un salaud de contremaître pouvait les renvoyer, vlan ! comme ça. » C’est dans ce climat que Samuel Gompers devint un héros et son jeune syndicat international des travailleurs du prêt-à-porter féminin, une cause célèbre que les gens épousèrent avec dévotion. « À l’école, les vieilles chouettes nous rebattaient continuellement les oreilles de leurs histoires d’union. Évidemment elles voulaient parler de Washington, de Lincoln et du pays tout entier. Mais l’union, pour nous, ça voulait dire s’organiser pour devenir forts et donner aux gens l’occasion de gagner quelques dollars de plus et de travailler quelques heures de moins par jour. J’ai utilisé ces idées dans les années vingt, avec Lepke et Tommy Lucchese, quand on a trouvé le moyen d’organiser les syndicats et d’en prendre le contrôle. Plus tard, quand les journaux m’appelaient le roi du racket syndical de New York, je me demandais souvent si mes anciennes institutrices savaient que c’étaient elles qui m’avaient appris les principes que j’utilisais pour organiser les gens. »
En classe, Lucania n’entrait que rarement en conflit direct avec les autorités. Cela s’explique sans doute par le fait qu’il se mit à faire systématiquement l’école buissonnière, n’apparaissant en classe que de temps en temps pour gagner de l’argent par des moyens divers. Dès le début, il avait remarqué que certains gosses italiens et irlandais plus âgés tendaient des embuscades aux enfants juifs plus petits qu’eux quand ces derniers rentraient de l’école, pour les battre et les voler. Lucania tourna la chose à son avantage. Pour un ou deux cents par jour, il vendait sa protection aux victimes éventuelles. S’ils payaient, ils étaient sûrs de faire en toute sécurité le trajet quotidien entre l’école et leur domicile, car, bien que le jeune Lucania n’eût rien d’un géant, il était assez âgé et assez coriace pour rendre crédible son offre de protection.
Ce fut une des choses qu’il apprit dans le monde de la rue. Là, tous les moyens étaient bons pour gagner de l’argent, et le jeune Lucania comprit très tôt « qu’il y avait des gens qui en avaient et d’autres qui n’en avaient pas », et il était bien décidé à faire partie de ceux qui en avaient. Il travailla comme coursier, livra des colis pour un marchand de glaces du quartier, fit des commissions pour tous ceux qui requéraient ses services. Il découvrit bientôt qu’il y avait des moyens plus faciles, et commença à chaparder tout ce qui lui tombait sous la main.
Mais son monde était encore un monde limité, rendu étroit par l’autorité parentale qui était de règle dans toute famille sicilienne. L’agent de police chargé de mettre au pas les enfants qui séchaient les cours sonnait souvent chez les Lucania, et ses visites étaient invariablement suivies d’une volée administrée par son père. Sa mère, éplorée, le conjurait de poursuivre ses études, et il lui promettait régulièrement de le faire  . Mais le jeune Lucania continua à sécher les cours, et finalement le 25 juin 1911, les autorités de l’éducation mirent leurs menaces à exécution : il fut placé pour quatre mois dans une école spéciale de Brooklyn, pour enfants déscolarisés.
« Cette première fois qu’on m’a enfermé, je m’en souviens comme dans un brouillard. Dans cette école, on était censé apprendre que c’était mal de ne pas aller en classe. On nous faisait bosser comme des nègres, pour rien. Et ce qu’ils y apprenaient, les gosses, c’étaient des trucs de voleurs et de pickpockets. Quand j’en suis sorti au bout de quatre mois, je savais que l’école, pour moi, c’était fini. Je savais aussi que je détestais Brooklyn. Même plus tard, quand j’ai fait la loi à Manhattan, j’ai tenté de laisser Brooklyn tranquille et de laisser les gars de là-bas faire ce qu’ils voulaient sans me mêler de leurs affaires. »
Lorsqu’il passa les grilles de l’école spéciale, il trouva son père en train de l’attendre pour le ramener à la maison. « On a eu du mal à retrouver notre quartier, parce que Brooklyn était comme un pays étranger. On s’est perdu sur la ligne de métro aérien et il faisait presque noir quand on est enfin arrivés à la maison ; ça nous a pris plus de deux heures. Pendant tout ce temps, mon vieux n’a parlé que d’une chose : Retourne à l’école ou trouve du boulot. Moi, j’étais décidé à ne jamais y remettre les pieds. »
Mais les seuls emplois disponibles étaient des postes de coursiers, et même ceux-là étaient rares Le quartier étaient plein de garçons de son âge, fils d’immigrants, qui avaient quitté l’école, n’avaient aucune éducation ou presque, occupaient de petits boulots lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement sans travail, et rêvaient de décrocher la timbale et de vivre dans le luxe.
« Mon vieux disait tout le temps que le quartier devenait invivable, qu’il y avait des bandes de jeunes gars comme moi qui dévalisaient les boutiques, arrachaient les sacs à main des vieilles dames et des trucs comme ça. Il disait que tous les gosses du voisinage étaient en train de devenir de la graine de voyou.
En regardant autour de moi, je voyais bien que les gamins n’étaient pas les seuls truands. On était entouré de ça, et il y en avait beaucoup qui étaient censés être des gens respectables, comme les petits propriétaires, les commerçants, les élus et les flics. Tous volaient autant qu’ils étaient. Et puis on avait les vrais professionnels, les « Dons » qui étaient venus du pays et s’étaient enrichis, avec leurs grandes voitures noires et leurs moustaches assorties. On se moquait d’eux quand ils avaient le dos tourné, mais nos pères et nos mères en avaient une peur bleue. Il n’y avait qu’une chose : on savait qu’ils étaient blindés, et il n’y avait que ça qui comptait, parce que les riches pouvaient tout se permettre. Un jour, on a reçu un gros jambon qu’un cousin de Lercara-Friddi avait envoyé à ma mère. Ça a fait une grosse impression chez nous parce que c’était le premier colis qu’on recevait du pays. Mon vieux a pris un marteau et a ouvert la caisse, et il y avait ce magnifique jambon de Parme enveloppé dans du tissu d’emballage. On était prêt à taper dedans tout de suite, mais ma mère a dit non, un jambon de Parme doit être suspendu quelque temps pour qu’il durcisse à l’air.
Le lendemain, un type appelé Moliari a frappé à la porte après dîner. On était mardi, et il passait prendre son dollar. C’était un usurier, le salaud, et il se spécialisait dans les Siciliens. Je crois que mon vieux avait emprunté de l’argent pour acheter un nouveau lit pour mes sœurs et il devait avoir trois ou quatre semaines de retard dans le paiement des traites. Alors Moliari est arrivé avec deux autres types pour reprendre le lit. Quand il a vu ce jambon qui pendait dans la cuisine, le fumier l’a pris comme si ça lui appartenait et il s’est dirigé vers la sortie. Une fois arrivé sur le pas de la porte, il a dit à ma mère quelque chose comme : Je le prends : vous ne voudriez tout de même pas que vos filles couchent par terre. Mais je lui ai rendu la monnaie de sa pièce, à ce salaud. À peu près deux mois plus tard, on a visité son appartement avec des copains et on a piqué plus de quatre cents dollars. C’est le jambon le plus cher qu’il aura jamais volé cet enculé. »
À la maison, le jeune Lucania était considéré, du moins par son père, comme un garçon qui tournait mal, à cause des quatre mois passés en école de redressement. Dans la rue, il s’était taillé une certaine réputation, et le fait d’avoir purgé cette première peine lui attirait le respect de ses semblables. Il devint le chef d’une bande composée d’amis, et ce statut fut renforcé par l’expérience qu’il avait acquise en matière d’activité criminelle pendant son séjour à Brooklyn, expérience dont il pouvait maintenant faire profiter les membres de sa bande.
Celle-ci, composée de six à douze amis siciliens, écumait les rues du Lower East Side. Aucun magasin, aucun passant solitaire rentrant chez lui à la nuit tombée n’était à l’abri de son gang ou des dizaines de gangs semblables qui terrorisaient le quartier.
Mais cambrioler, voler et avoir de l’argent, c’était une chose, et pouvoir l’utiliser en était une autre. Lucania et ses amis vivaient encore chez leurs parents et y étaient soumis à une surveillance de tous les instants. Leurs pères rentraient épuisés après une dure journée de travail avec quelques dollars seulement en poche, à peine de quoi subvenir aux besoins les plus élémentaires de leur famille. Ils connaissaient le prix des choses et savaient ce que c’est que de travailler à la sueur de son front. Exhiber de nouveaux habits et de nouveaux biens quand on recevait un salaire de coursier qui allait en partie dans la tirelire familiale, aurait fait plus qu’éveiller des soupçons : cela aurait signifié une volée de la part de pères qui régnaient en maîtres absolus sur leur propre foyer et qui ne transigeaient pas avec la morale.
Pour éviter la suspicion et le châtiment paternels, le jeune Lucania échafauda un plan en utilisant ce qu’il avait appris à l’école, les rares fois où il y avait été, sur « l’union ». Être unis, ça voulait dire qu’on se partageait le travail et les bénéfices. Ainsi, tout l’argent qu’ils gagnaient au cours de leurs équipées était versé dans une caisse commune pour être équitablement partagé entre tous les membres de la bande. En attendant, le butin était enterré dans des terrains vagues ou dissimulé dans d’autres caches. Tout le monde voulait des habits neufs, car les vêtements étaient les signes extérieurs du succès. Mais ils leur auraient attiré les foudres paternelles. Lucania décréta que les vêtements devraient être achetés petit à petit, afin de n’éveiller ni les soupçons des parents ni ceux des policiers du quartier. Quand un des membres de la bande voulait s’acheter une nouvelle paire de chaussures, une nouvelle chemise ou quoi que ce fût de neuf, la bande se réunissait et on votait les crédits nécessaires.
« J’exigeais que chaque membre de la bande ait un boulot qui lui serve en quelque sorte de façade afin qu’il puisse expliquer où il trouvait l’argent pour s’acheter des trucs neufs. J’ai laissé deux Irlandais faire partie de la bande parce qu’ils avaient un boulot, et d’ailleurs, c’étaient des gars sympas. L’un d’eux était roux et s’appelait Willie Mulvaney ; son père était flic quelque part dans le Bronx. Un jour, Willie a dit qu’il voulait une paire de pantalons neufs ; il était tellement petit qu’il portait encore des culottes courtes. Alors on s’est réuni comme d’habitude et sa demande a été refusée à l’unanimité. Et que fait cet idiot de Willie Mulvaney ? Il prend quand même l’argent, achète son pantalon et le porte chez lui. Son vieux, le flic, tenait un registre où il marquait à un cent près tout ce que Willie gagnait et dépensait. Quand il a découvert que Willie n’avait pas volé son futal dans un magasin mais l’avait acheté, ça a chié des bulles. On était une quinzaine dans ma bande à l’époque et on s’est tous fait ramasser et emmener au commissariat de la Quatorzième Rue. C’était un vrai bordel. Nos pères et mères et toute la famille essayaient de parler en même temps pour expliquer à l’inspecteur de service que nous étions de bons petits garçons qui n’auraient pas fait de mal à une mouche. Tout le monde, excepté mon père. Il m’a foutu une branlée du feu de Dieu en plein milieu du commissariat. »
Le quartier ne tarda pas à devenir trop petit pour Lucania et ses amis. Il était trop pauvre ; même les coups les plus réussis ne rapportaient que quelques dollars. Et ils n’étaient pas les seuls à convoiter ces misérables dollars. Les bandes de jeunes pullulaient. Les branches locales des vieilles sociétés secrètes comme la Mafia et la Camorra, importées du vieux continent, faisaient régner la terreur parmi les immigrants qui ne pouvaient leur échapper, et saignaient le quartier à blanc en ne laissant aux gens que le strict minimum.
C’est ainsi que Salvatore Lucania porta ses regards vers l’extérieur, vers les hauts quartiers. Au nord, à Manhattan, il y avait East Harlem, un autre ghetto italo sicilien où d’autres gosses avaient leur fief. Le quartier ne leur était guère familier et le butin ne valait pas mieux que chez eux. Mais entre les deux, il y avait le reste de l’île de Manhattan, qui abritait, ou du moins le pensaient-ils, des richesses illimitées. À force d’avoir les yeux rivés sur ce pays de cocagne qui s’étalait au nord de la Quatorzième Rue, Lucania commença à comprendre comment vivaient les gens qui y habitaient et le genre de choses qu’ils possédaient. Il rêvait d’en devenir un jour le propriétaire et le maître, de déambuler dans ses rues comme un seigneur sur ses terres.
Bien entendu, il n’était pas le seul à caresser de tels rêves. D’autres bandes du Lower East Side et de East Harlem nourrissaient des projets semblables. Ils envahirent Manhattan par le nord et par le sud, et bien que des conflits fussent inévitables, ils n’atteignirent jamais de grosses proportions, car le nouveau terrain de chasse était très vaste et contenait de quoi satisfaire tout le monde.
Dans le centre, on pouvait se faire de nouveaux amis et conclure de nouvelles alliances qui pouvaient se révéler profitables une fois dissipé le malaise du premier contact.
« C’est arrivé dans un cinéma de Times Square, je crois qu’il s’appelait le Victoria. On était samedi soir et j’étais monté vers le centre avec quelques-uns de mes gars, histoire de voir un peu ce qui s’y passait. On aimait bien aller au cinéma parce que ces films muets avaient des sous-titres et que ça nous aidait à apprendre l’anglais. On prenait toujours des fauteuils au balcon, bien sûr ; d’abord c’était moins cher, et puis on pouvait balancer des trucs sur les gens assis à l’orchestre et foutre un bordel monstre dans la salle. Ce soir-là, le directeur vida en même temps que nous une autre bande de gars assis de l’autre côté du balcon. Un des types était un peu plus vieux que nous et dirigeait une bande appelée le « Gang de la Cent quatrième Rue ». On a fait connaissance, et il m’a dit qu’il ne venait pas de Sicile mais de Cosenza, en Calabre. Il s’appelait Francesco Castiglia, mais plus tard il allait devenir célèbre sous le nom de Frank Costello.
La première fois que je l’ai entendu parler, j’ai dû me pencher pour comprendre ce qu’il disait, parce qu’il avait la voix très enrouée, comme s’il avait un rhume. Des tas de gosses italiens parlaient comme ça. Leurs mères voulaient qu’ils aient toutes leurs chances dans la vie, et elles pensaient que pour ça il fallait leur faire enlever les amygdales et les végétations au premier éternuement. Mais souvent le toubib n’était pas très bon, le bistouri dérapait, et à partir de ce jour-là le gosse parlait comme s’il avait un mal de gorge permanent. C’est ce qui était arrivé à Frank. »
Avant de faire la connaissance de Castiglia, le jeune Lucania était convaincu que l’intelligence était l’apanage des seuls Juifs. Mais en Castiglia, il découvrit un Italien qui semblait tout aussi intelligent et lucide, qui caressait des rêves d’avenir parallèles aux siens, et qui dissimulait une détermination farouche, impitoyable, sous un vernis d’éducation et de savoir-vivre. À l’époque, Castiglia sortait rarement sans être armé et se faisait une réputation de vrai dur. Les deux jeunes gens se lièrent aussitôt d’amitié, une amitié qui allait durer jusqu’aux dernières années de la vie de Luciano.
Si, dès l’âge de quinze ou seize ans, le crime était devenu la vocation principale de Lucania et de ses amis, un emploi légitime n’en était pas moins nécessaire pour continuer à vivre au foyer familial ; leurs activités parallèles n’avaient pas encore un caractère assez lucratif pour leur permettre d’agir autrement. Lucania passa d’un emploi de coursier à un autre, et en 1914, à dix-sept ans, il fut embauché comme livreur par la Goodman Hat Company, sur la Vingt-quatrième Rue Ouest. Son travail : livrer des chapeaux de femmes aux boutiques et grands magasins de la ville, clients de Goodman. Son salaire : six dollars par semaine, soit un dollar de plus que celui habituellement pratiqué à l’époque : « C’est difficile d’expliquer combien c’était important, une différence d’un dollar par semaine. On était aux environs de 1914, et un dollar représentait une fortune à l’époque. Avec mes gars, ce dollar supplémentaire me donnait de l’importance, et j’aimais me sentir supérieur. »
Max Goodman avait fait confiance à Lucania parce que, comme bon nombre de gens qui le rencontrèrent au cours de sa vie, il avait été charmé et conquis par son zèle, son ambition, sa chaleur humaine, sa loyauté apparente, ainsi que par l’image de garçon honnête et travailleur qu’il s’était créée.
Mais l’affection que Goodman éprouvait pour Lucania ne s’exprimait pas seulement par le dollar supplémentaire que ce dernier trouvait chaque semaine dans son enveloppe de paie. Il lui arrivait souvent d’inviter le jeune homme chez lui à la fin d’une journée de travail, le plus souvent le vendredi. Grâce à Goodman, Lucania découvrit un autre aspect de la vie : celui de la bourgeoisie juive de New York, et cela le remplit d’admiration et d’envie. L’appartement des Goodman, situé entre la Quarantième et la Cinquantième Rue, côté ouest, était grand et luxueusement meublé dans le style 1910, avec des fauteuils confortablement capitonnés, des divans couverts de mohair, des tables et des commodes en acajou. Toute sa vie durant, il devait se souvenir des têtières et des napperons que Mme Goodman faisait et qui garnissaient les fauteuils, les sofas, le dessus des tables et des commodes. Il les prenait, les examinait, les palpait, les reposait pour les prendre de nouveau. Et il commença à comprendre ce que c’était de ne pas être pauvre.
Lucania entrevit aussi un autre aspect de la communauté juive qui lui était demeuré totalement inconnu : l’aspect religieux. Ces vendredis soir où il était invité chez les Goodman, il assistait aux cérémonies du sabbat, et observait, fasciné, son patron mettre la yarmulka sur sa tête, revêtir le talleth et célébrer l’office à sa propre table. Mme Goodman allumait des chandelles et son mari récitait les prières, après quoi le dîner était servi. Il se composait toujours d’un plat juif traditionnel, poule au pot, bouillon de volaille accompagné de boulettes de matzoth, gâteau de nouilles, soupe au vermicelle, etc. En raison des idées reçues qu’on lui avait toujours inculquées, il s’était d’abord attendu à ce que les cérémonies, tout comme la nourriture, eussent quelque chose de barbare. Au lieu de cela, il assistait à une paisible réunion de famille et découvrait que la nourriture elle-même avait quelque chose de familier : les Juifs mangeaient des spaghettis, bien que leur forme fût un peu différente et qu’ils ne fussent pas servis avec de la sauce à la tomate ou à l’ail. Ils mangeaient également des raviolis, eux aussi différents de ceux que faisait sa mère, et qu’ils appelaient du « kreplach ». Et il commença ainsi à comprendre que les Juifs n’étaient pas si différents des gens qu’il fréquentait habituellement. Plus tard, il devait devenir un client régulier des épiceries fines spécialisées dans les plats juifs, et encore plus tard, à l’époque de son exil en Italie, c’est cette cuisine qui allait lui manquer le plus.
Mais aucun des sentiments qu’il éprouvait pour Goodman, pas plus que la confiance que ce dernier avait en lui ne put détourner Lucania de la voie qu’il avait choisie. Pourtant, la fortune ne lui souriait guère. Les délits sans envergure qu’il commettait avec sa bande ne le rapprochaient pas davantage de la réalisation de ses rêves que son emploi diurne à six dollars par semaine. Certains de ses amis avaient déjà été arrêtés et condamnés à des peines de prison ferme. Son nouveau compagnon de East Harlem, Frank Castiglia, fut arrêté en 1915 pour port d’arme, plaida coupable, et fut envoyé en prison pour un an par un juge qui lui dit : « Vous vous êtes fait une réputation de tueur, et dans ce cas particulier vous en étiez un sans aucun doute. Vous étiez prêt à faire le travail d’un tueur.  »
Jusqu’alors, Lucania avait eu de la chance de ce côté-là, en dépit du fait que les autorités judiciaires s’intéressaient de plus en plus à sa personne et que sa vie nocturne ainsi que ses nouvelles possessions éveillaient les soupçons paternels. L’idée se faisait jour dans son esprit que s’il voulait gagner autant d’argent qu’il se l’était promis, et atteindre la puissance dont il rêvait, il lui faudrait prendre davantage de risques.
Cela faisait quelque temps déjà qu’il observait George Scanlon opérer dans le quartier. « C’était impossible de ne pas remarquer Scanlon. Il avait une grosse voiture qu’il garait où il voulait : devant les bouches d’incendie, sur les trottoirs, et personne ne lui disait rien. Il était sapé comme un milord, avec des costards à grandes rayures, et il portait un diamant à son petit doigt. Il sentait le pognon à cent mètres. » Mais personne n’avait jamais essayé de détrousser George Scanlon ; il était autant en sécurité que s’il avait été protégé par une armée de policiers, et peut-être était-ce effectivement le cas. Car Scanlon approvisionnait le quartier en drogue.
Ce genre de commerce était relativement récent. Il n’y avait guère que dix ans que le Congrès avait commencé à mettre sur pied une législation interdisant la vente et l’usage des stupéfiants en adoptant le Pure Food and Drug Act en 1906. L’État de New York avait une législation plus restrictive encore depuis 1914, avec la loi Harrison. Ce n’était rien par comparaison avec l’arsenal législatif dont la justice allait se doter plus tard, mais de telles lois n’en eurent pas moins une conséquence insidieuse et inattendue. Cela faisait des dizaines d’années que les Américains cherchaient un remède à un millier de maux réels et imaginaires, en avalant des « Lydia Pinkham », du « Chief Raincloud’s Indian Elixir » et des centaines d’autres médicaments brevetés. Faute de provoquer des guérisons miracles, ils eurent d’autres conséquences sur les consommateurs : ils étaient à base de cocaïne et transformèrent des milliers de gens en toxicomanes. Avec l’adoption des lois antidrogues, ces toxicomanes se virent contraints de chercher à acquérir de la drogue illégalement, et de la payer infiniment plus cher qu’avant. Un nouveau genre de criminel fit son apparition pour répondre à cette demande qui ne venait pas seulement des prostituées et de leurs proxénètes, les utilisateurs les plus connus, mais de respectables mères de famille qu’on avait privées de leur « Lydia Pinkham ».
Scanlon se livrait à ses activités le plus ouvertement du monde, sans s’occuper de la police puisqu’il achetait leur protection. Lucania commença à se demander « comment je pourrais l’approcher et me débrouiller pour qu’il me prenne avec lui afin que je commence à gagner sérieusement du fric ». L’occasion se présenta un soir, Lucania avait alors dix-huit ans. En revenant de son travail chez Goodman, sale et fatigué, il aperçut la voiture de Scanlon garée devant chez lui. Il monta les quatre étages quatre à quatre, entra chez lui, saisit un torchon dans la cuisine, redescendit aussi vite qu’il était monté et commença à lustrer avec ardeur la voiture du trafiquant de drogue. Quelques minutes plus tard, Scanlon apparut, le regarda faire jusqu’à ce qu’il eût fini, puis lança à Salvatore Lucania une pièce de vingt-cinq cents.
Lucania lui rendit la pièce : « Gardez-la. Je voulais seulement vous parler une minute. » Il dit à Scanlon qu’il voulait travailler pour lui. Scanlon lui demanda quel genre d’emploi il avait, et Lucania lui dit qu’il était livreur pour une fabrique de chapeaux et qu’il passait ses journées à parcourir la ville : « Si je livre des chapeaux, je peux livrer d’autres trucs aussi », dit-il. Scanlon lui dit qu’il le mettrait peut-être à l’essai la semaine suivante.
Pendant les mois qui suivirent, Lucania travailla simultanément pour Goodman et pour Scanlon, dissimulant la drogue que lui donnait ce dernier dans les rubans des chapeaux qu’il livrait. Tous les matins, il partait avec une douzaine de boîtes à chapeaux pour les livrer aux clients de Goodman et s’arrêtait en chemin pour livrer une marchandise d’un tout autre genre aux clients de Scanlon. Il ne touchait pas de rémunération fixe pour ce travail, seulement une poignée de billets de banque, dix ou vingt dollars chaque fois, qui lui rapportaient un total de cent dollars certaines semaines. Il lui fallait plus de quatre mois pour gagner une telle somme en travaillant pour Goodman.
Ça avait tout l’air d’être de l’argent facilement gagné, mais cela ne dura pas. Plus tard, il fut convaincu qu’un de ses amis, jaloux de sa nouvelle opulence, l’avait vendu à la police. On le vit à plusieurs reprises entrer et sortir d’une salle de billard sur la Quatorzième Rue Est, connu pour être un repaire de toxicomanes et de trafiquants de drogue. La police le soumit à une surveillance sévère. Au début du mois de juin 1916, il fut arrêté devant la porte de la salle de billard ; dans le ruban d’un des chapeaux de Goodman, la police trouva un flacon contenant un peu moins de deux grammes d’héroïne.
Le 26 juin 1916, Salvatore Lucania plaida coupable devant la Court of Special Sessions de New York  , où il comparaissait pour détention illégale de stupéfiants. Eu égard à son séjour à l’école spéciale de Brooklyn et malgré un plaidoyer en sa faveur de la part de Max Goodman, ainsi qu’une sortie quasi hystérique de la part de Rosalie Lucania, il fut condamné à passer un an au pénitencier de Hampton Farms. Son père n’assista pas au procès. Il eut droit à une libération conditionnelle anticipée au bout de six mois, et vingt ans allaient passer avant qu’il ne soit de nouveau condamné à une peine de prison. Au cours de ces vingt années, il allait devenir le gangster le plus célèbre et le plus puissant des États-Unis

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